21.05.2007
Fin de parcours
Dernière journée en Inde avant un court retour à Paris pour quelques jours.
Delhi, déjà polluée en temps normal, est carrément devenue irrespirable en cette saison qui précède la mousson. Les établissements qui possèdent l'air conditionné sont rares et les fréquentes pannes d'électricité (4 aujourd'hui) en rendent le fonctionnement plutôt aléatoire. Reste la saison des mangues qui voit fleurir sur les étals des dizaines de mangues jaunes délicieuses que les marchands prédécoupent ou transforment en jus tout aussi savoureux.
Notable consolation pour conclure un voyage difficile dans un pays fascinant aux mille aspects. Je n'ai pas grand-chose de plus à rajouter sur ce que j'avais écrit lorsque j'avais quitté le pays en mars dernier. Ces quelques jours supplémentaires m'auront fait découvrir d'autres régions de l'Inde (Uttar Pradesh et Madhya Pradesh) mais le sentiment général reste le même, celui d'une très grande beauté des sites et d'une franche honnêteté des gens simples mais aussi d'une extrême misère qui conduit trop souvent à des comportements difficilement acceptables.
Je reprendrai ce blog début juin à mon arrivée en Thaïlande. A bientôt.
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20.05.2007
Retour à Delhi, via Gwalior
Le peu d'intérêt de Gwalior en dehors de son impressionnante citadelle de 3 kilomètres de long m'incite à ne pas y séjourner et à prendre un billet de train pour Delhi aujourd'hui même. C'est aussi que je n'ai pas pu réserver un billet pour le lendemain – l'employé au guichet ayant fait près peu d'efforts, se contentant de me répondre que toutes les places étaient déjà réservées pour tous les trains du matin et que je n'avais qu'à prendre mon billet au dernier moment, ceci après avoir passé plus de 45 minutes dans une queue de laquelle il avait déjà renvoyé sans ménagement plusieurs des personnes qui me précédaient… - et, m'envolant le lendemain soir de Delhi, je ne veux pas risquer de surprise de dernière minute, comme les chemins de fer indiens en sont coutumiers.
De toutes façons, il fait beaucoup trop chaud pour faire quoique ce soit. La chaleur épouvantable qui règne nuit et jour en cette saison échauffe aussi les esprits. Au guichet de réservation, deux hommes se sont presque battus parce que l'un a essayé de passer devant l'autre. Dans le train qui m'amène à Delhi, le contrôleur a insulté un passager pendant vingt bonnes minutes pour une vague histoire de réservation de billets. Plus tôt déjà, dans le bus qui m'amenait de Orchha à Gwalior, le chauffeur a du arrêter le moteur et descendre donner un coup de main à son contrôleur qui se faisait tout simplement molester par un passager refusant de payer son billet! La légendaire douceur des indiens est soumise à rude épreuve par les temps qui courent…
Mais je fais tout de même un bon voyage entre Gwalior et Delhi. Je tombe dans un compartiment où il y a un peu de place, mais surtout des gens sympathiques, dont un électricien spécialisé dans les projets nautiques et qui parcourt le monde dans tous les sens depuis plus de 30 ans. Mes autres voisins sont gentils également. L'un d'eux, un jeune homme d'une vingtaine d'années me demande soudain : "Are you an engineer?". Je réponds par l'affirmative, me demandant si ma profession est décidément écrite sur mon visage, en hindi qui plus est. Mais il me donne l'explication : "That's why you are reading a book!", faisant référence au Lonely Planet que j'avais sorti quelques instants auparavant pour relire le chapitre sur Delhi. Bref, en Inde, si on lit un livre en voyage, on est forcément ingénieur!
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19.05.2007
De Kajuraho à Orchha
Je quitte Khajuraho par le premier bus du matin, à 5h30 mais celui-ci est déjà bondé et, malgré la desserte de plusieurs villes intermédiaires, il le restera jusqu'à ce que j'en descende, près de 5h plus tard.
Orchha fût une puissante capitale du royaume Rajput entre le 14ème et le 18ème siècle. Il en reste une impressionnante citadelle sise sur les bords de la rivière Betwa et quelques temples dans les environs immédiats, ainsi qu'un ensemble de cénotaphes à côté des ghats jouxtant la rivière. Je retiendrai surout la visite du temple de Lakshmi Narayan, situé à un kilomètre de la ville et qui possède des fresques murales du 17ème siècle de toute beauté.
Pourtant, la vie est terriblement difficile pour ces communautés de paysans. L'état du Madhya Pradesh fait partie, avec le Bihar et l'Uttar Pradesh, des états les plus peuplés de l'Inde. La densité de population y atteint les 900 habitants au kilomètre carré (contre 320 de moyenne nationale – la France étant à moins de 100) et ce que l'on appelle la plaine gangétique regroupe le quart de la population indienne. Entre les inondations récurrentes en période de mousson et la terrible saison sèche qui les précèdent, les aléas climatiques dictent les conditions de vie et perturbent chaque année le travail déjà pénible des cultivateurs. Largement délaissée par la majorité des visiteurs qui se dirigent en priorité vers le Rajasthan, cette région, pourtant riche d'une culture tout aussi fascinante, ne peut pas compter sur l'industrie touristique pour se développer. Pour nourrir une population toujours plus importante, l'avenir passe par la régulation du flux des rivières pour éviter à la fois sécheresse et débordement et donc par la construction de barrages en amont, au Népal d'où coule 70% de l'eau qui irrigue la région. Mais ceci implique des négociations au plus haut niveau entre les deux pays car si l'Inde a besoin d'eau, le Népal, lui, veut exporter de l'électricité pour renflouer ses caisses désespérément vides. C'est en tous cas un des nombreux exemples où l'on sent que les destins des deux pays dans le futur seront irrémédiablement liés.
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18.05.2007
A Khajuraho
Khajuraho est célèbre pour les sculptures érotiques qui ornent ses temples.
Il y a plusieurs groupes de temples disséminés à travers la ville mais les mieux conservés forment un ensemble compact à l'ouest de la ville. Parmi eux, les temples de Lakshmana et Mahadeva, remarquablement préservés, fascinent par leur pourtour ciselé d'une finesse impressionnante. Construits entre le 10ème et le 12ème siècle sous les dynasties des rois Chandella qui régnèrent à cette époque sur tout le nord de l'Inde, les temples font partie d'un ensemble architectural homogène qui comportaient plus de 85 éléments. Il n'en reste aujourd'hui que 25.
La forme extérieure des temples, si particulière, fait pourtant penser à du déjà-vu ailleurs au cours de ce voyage. A Belur et à Halebid, à quelques kilomètres de Mysore, dans la Karnataka (voir note du 15-02-07), deux temples jaïn de la période Hoysala présentaient le même design. Mais les fresques sont différentes. Les représentations féminines des temples de Khajuraho plongent directement dans l'idée que l'on se fait de l'érotisme en Orient. Elles constituent la réalisation de nos fantasmes sur les moeurs sexuels d'un continent qui, le premier, a codifié les jeux de l'amour sous la forme d'un manuel, le Kamasutra. Et, encore aujourd'hui, on ne peut s'empêcher d'être fasciné et séduit par les positions lascives des femmes, parfois représentées simplement en train d'écrire une lettre d'amour mais avec quel audace!
Encore une fois, je ne peux m'empêcher de plaindre ce pays qui faisait preuve hier d'une telle inventivité et d'une telle sensibilité artistique – tous ces temples sont de véritables hymnes à la beauté – et qui sombre aujourd'hui dans l'hypocrisie puritaine et dans le fondamentalisme religieux.
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17.05.2007
De Varanasi à Khajuraho
Je quitte Varanasi avant l'aube. Cette ville, décidément, aura regroupé ce que l'Inde compte de plus émouvant et de plus repoussant. Les pèlerins sont en général des gens âgés, mourrant pour certains, tel ce vieillard que j'ai vu faire ses ablutions dans le Gange ; on aurait dit que son corps, si maigre, allait se disloquer tandis que avaler et recracher l'eau du fleuve le laissait épuisé, un râle d'agonie sortant de sa maigre poitrine à chaque mouvement. Mais Varanasi représente aussi en condensé tout ce qui fait le côté pénible d'un voyage en Inde : rabatteurs insistants et mutliformes, gamins en haillons mendiant dans des rues sordides, chèvres et vaches en liberté arrosant de leurs excréments chaque centimètre carré de terrain, conducteurs de rickshaws sournois et vicieux prêts à tous les coups fourrés pour arnaquer le touriste, saleté repoussante partout et odeurs infernales renforcées par une chaleur étouffante depuis le matin jusqu'au soir. Et, hormis le spectacle des ghats, la ville ne possède aucun intérêt culturel. Ce n'est pas le moindre des paradoxes que cette ville sainte, réputée dans le monde hindou, lieu de pèlerinage depuis des siècles, ne possède pas même un temple digne de ce nom.
Qui plus est, la petite communauté musulmane, spécialisée dans le tissage de la soie, a bâti une imposante mosquée sur les bords du Gange qui semble curieusement dominer cette ville, pourtant terre sainte d'une religion concurrente.
Et la gare routière, une fois de plus, semble le dortoir de la ville, minable abri pour ceux qui n'en ont pas et qui transforment ce lieu déjà sale en urinoir à ciel ouvert. Le bus pour Khajuraho démarre à 4:30 du matin. C'est que le voyage est long pour parcourir les 450 kilomètres qui séparent les deux villes et je n'arriverai qu'en début de soirée, accompagné par un terrible orage dont les éclairs illuminent des étendues de plaine à perte de vue. A la gare routière de Khajuraho, je me débarrasse promptement du seul rabatteur ayant eu l'audace de braver l'orage et saute dans un rickshaw, direction le centre-ville, plongé dans le noir suite à une panne d'électricité.
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16.05.2007
Dernier jour à Varanasi
Pour ce dernier jour à Varanasi, je commence à l'aube par un tour de bateau le long du Gange. Il fait encore frais à 5h du matin mais déjà les pèlerins se pressent aux abords des ghats pour effectuer leur puja quotidien.
Perturbée par quelques gouttes de pluie, la croisière est tout de même agréable et constitue sans doute le meilleur moyen de découvrir cet aspect de la ville, loin des odeurs nauséabondes qui infestent chaque recoin des rues et font suffoquer de dégoût les touristes se promenant à pied.Au sud de la ville, un peu éloigné de l'agitation ambiante, le musée abrité dans la Citadelle de Ramnagar contient quelques pièces intéressantes (salle des armes notamment) mais l'ensemble est gâché par le lamentable état de conservation des objets exposés. J'avais dit la même chose du musée d'histoire naturelle de Calcutta et ceci est valable pour la plupart des musées indiens. Tout se passe comme si, une fois mises en vitrine, plus aucun entretien n'était effectué sur les pièces des musées, pas même un minimum de dépoussiérage, sans parler de l'installation d'une lumière optimale ou de vitres anti-reflets. La conservation et l'exposition du patrimoine ne fait pas partie des mœurs locales.
En parlant de mœurs locales, je tombe aujourd'hui sur un article du magazine Indian Week daté de cette semaine et intitulé "India – the Big Hypocrisy". J'y apprends que l'acteur Richard Gere est poursuivi en justice pour avoir embrassé (sur la joue…) une actrice indienne lors d'un gala télévisé destiné à sensibiliser les spectateurs à la maladie du SIDA. Et le journaliste de multiplier les exemples absurdes où les ligues de moralité hindouistes attaquent en justice certains acteurs de la société civile pour outrage aux bonnes mœurs. Ce n'est pas vraiment une surprise, les codes bollywoodiens, dont nous avons eu l'occasion de parler à plusieurs reprises, dérivant largement de ce puritanisme déplacé.
En 1992, à Ayodhya, pas très loin de Varanasi justement, un groupe de fondamentalistes hindous a purement et simplement détruit une mosquée sous le prétexte qu'elle était situé sur le lieu de naissance de Rama, massacrant au passage des milliers de civils, musulmans pour la plupart. Difficile ensuite de ne pas voir dans ces foules innombrables qui se précipitent dans les eaux du Gange pour se purifier, les jouets dociles de conservateurs hindouistes dont le vrai visage se montre par intermittence dans ces actions en justice d'un autre âge ou dans les actes de folie destructrice à l'encontre des autres communautés, musulmanes souvent (voir le film "1947 – Earth" de Deepa Mehta) mais aussi bouddhistes dans le passé ou, plus récemment, sikhs (bombardement du Temple d'Or d'Amritsar par les armées d'Indira Gandhi en 1984).
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15.05.2007
A Varanasi
Située sur les rives du Gange, Varanasi (anciennement nommée Bénarès) est une ville sainte pour les hindous.
Depuis des siècles, c'est une endroit de pèlerinage, où vivants et morts convergent dans l'espoir, en se baignant dans les eaux sacrées ou en s'y faisant incinérer, de mettre fin au cycle des réincarnations et d'atteindre le Nirvana. Une foule variée s'y presse donc et c'est un spectacle fascinant que d'assister, dans la lumière du matin au puja quotidien de ces milliers de croyants.Pourtant, l'on ne peut s'empêcher d'être aussi dégoûté par une telle misère. On m'avait dit que Varanasi représentait la quintessence de l'Inde. Mais il s'agit de la quintessence de la crasse et de la mort. Tous ces pèlerins dorment dehors, sur les bords du fleuve et, si les eaux du Gange sont porteuses de tous les germes et de toutes les bactéries propres à dissoudre tout corps humain normalement constitué, ses rives sont un véritable dépotoir d'où émane des odeurs pestilentielles en raison des déjections humaines produites par tous les visiteurs. J'avais été fasciné par les images magnifiques de la fin du film "Baraka". Tournées à Varanasi, elles montraient le spectacle auquel j'ai assisté ce matin, spectacle coloré, baigné d'une douce lumière mais partiellement gâché par l'environnement dans lequel il se déroule. Tant que l'on se contente de regarder les ghats et ses baigneurs, rien ne transparaît mais l'envers du décor fait, hélas, aussi partie de la ville.
Le plus douloureux encore, c'est d'assister au spectacle de la crémation des corps. Le ghat de Manikarnika où se déroulent la plupart des crémations est situé à quelques centaines de mètres de mon hôtel. Il y a là une véritable usine à brûler, des quantités de bois considérables et le corps du défunt aussitôt amené est disposé sur un bûcher en présence de la famille et des proches avant d'être entièrement consumé en quelques minutes. Puis, comme si tout cela n'était qu'un rêve, un autre corps remplace le précédent et le macabre spectacle recommence. C'est aussi un lieu sacré et aucune femme n'est admise dans l'enceinte du ghat, tandis que les touristes sont fortement déconseillés de prendre la moindre photo. Discrètement et de loin, je prends quelques clichés puis je m'éloigne rapidement de ce lieu déprimant. Brrr…décidément, la quintessence de l'Inde après la pureté des montagnes himalayennes, il ne faut pas avoir peur des contrastes.
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14.05.2007
Retour en Inde
Si Kathmandou m'avait déjà préparé à un retour pénible dans la pollution urbaine, Varanasi s'est chargée de parfaire le tableau. Je crois que je n'ai jamais vécu une arrivée aussi chaotique : le chauffeur de rickshaw, sous prétexte de parler quelques mots de français, propose de m'emmener dans un hôtel de son choix et, devant mon refus, prétexte un blocage de la circulation pour me laisser à 20 minutes du bord du Gange où je comptais loger. Et cette dernière partie du trajet, au milieu d'une cohue ahurissante de vélos, motos, piétons, vaches et chèvres, dans des ruelles où deux personnes se croisent à peine, poursuivi par une horde de rabatteurs de tous âges flairant avec rapacité celui qui pourrait être leur dernier client de la journée – il est plus de 19h - , leur dernière chance, la seule peut-être aujourd'hui, de toucher une commission dans l'un des hôtels véreux de cette ville crasseuse, tous ceux-là donc qui semblent se relayer pour me proposer qui une chambre, qui un tour en bateau, celui-là du haschich, cet autre un billet de train pour repartir (!), me laissant à peine respirer alors que je cherche mon chemin dans ce dédale de rues et de marchands jusqu'à ce que, n'y tenant plus, je saisisse par le col un jeune homme encore un peu plus insistant que les autres et menace, en haussant le ton, hurlant presque, de lui régler son compte s'il ne me laisse pas tranquille. Aussi lamentable que cela soit, cela a pour effet de calmer les ardeurs et j'arrive à mon hôtel, heureusement assez proche, dans une relative quiétude.
Cette arrivée turbulente a été un peu le clou d'une journée harassante qui m'a vu traverser la frontière en début de matinée. Lorsque je demande à l'officier népalais s'il y a un bus pour Varanasi de l'autre côté de la frontière, ce dernier me répond avec un sourire entendu :"cross the border and ask on the other side. We are not sure about India…". La bonne entente règne entre les deux pays…Mais il y a bien un bus de l'autre côté, qui démarre peu après que je sois monté dedans et après m'être débarrassé poliment de deux petits maquereaux qui voulaient me faire payer une taxe supplémentaire pour mon sac à dos. Incredible India, once again…
Le bus mettra près de 12 heures pour parcourir les 250 kilomètres entre la frontière indo-népalaise et Varanasi. Mais il y a de la place dans ce bus et, hormis sur une courte portion du trajet, je serai relativement à l'aise. Je retrouve vite cette sensation d'étouffement due à la densité de la population. Le contraste est à peine croyable entre le calme et la sérénité de Lumbini et, à quelques kilomètres, la cohue indescriptible qui s'agglutine sur les routes indiennes. Encore une fois, nous sommes à la campagne – campagne misérable d'ailleurs saturée de soleil où des paysans faméliques s'acharnent à cultiver cette mauvaise terre depuis des générations – et il y a du monde partout ; les routes ne sont qu'une file ininterrompue, un défilé du genre humain parfois motorisé, le plus souvent à pied ou en calèche, accompagné par tous les animaux de la Création. Conduire au milieu d'une telle masse relève de la gageure et j'imagine l'état du chauffeur à la fin de cette longue journée.
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10.03.2007
Derniers mot sur l'Inde
Encore quelques mots, en guise de bilan de ces deux mois passés en Inde.
Sécurité : avant d'entendre la mésaventure de Massimo en gare de Mysore (voir note du 18-02-07), j'aurais dit que l'Inde était un pays sûr à 100%. Je continue à penser qu'on n'y risque pas grand-chose et que les indiens sont parmi les peuples les plus honnêtes sur cette Terre. A Hampi, j'avais garé mon vélo sous un arbre et avais oublié mon appareil photo sur la selle. Je ne m'en étais pas aperçu et me dirigeais vers le temple que je voulais visiter lorsqu'au bout de 200m, un jeune indien me hèle : il avait récupéré mon appareil photo et me le rapportait. J'ai quantité d'autres anecdotes où des indiens m'ont rendu service, pris en stop, dépanné d'une manière ou d'une autre et n'ont jamais voulu recevoir la moindre compensation financière en retour.
Une femme seule dans le nord de l'Inde peut néanmoins être mal à l'aise dans certaines villes.
Transports :
Bus : deux systèmes concurrents fonctionnent en parallèle, les bus publics et les bus privés. Les bus publics sont lents (20 à 25 km/h en moyenne), inconfortables et bondés. Par contre, ce n'est pas cher du tout (50 roupies, soit un peu moins d'un euro pour 100km). Et puis il y a le problème des bagages : personne n'utilise les soutes à bagages, dont l'ouverture doit être complètement scellée par la rouille et on est obligé de prendre son sac à dos avec soi à l'intérieur du bus, ce qui cesse d'être drôle lorsqu'il y a beaucoup d'arrêt et un flux important. Le mieux est de s'asseoir devant et de déposer son sac sur le carter du moteur. Les bus privés sont plus confortables mais deux à trois fois plus chers, la palme de la qualité revenant au bus "sleeper" avec vraie couchette, disponible dans certains endroits seulement. Les bus de nuit sont en général ponctuels (voir note du 22-02-07). Dans les états du sud de l'Inde (Kerala et Tamil Nadu), une stricte séparation hommes/femmes s'opère dans les bus, ce qui a l'avantage d'éviter à ces dernières de demander leur place assise aux touristes (voir note du 15-02-07).
Train : moins flexible que le bus, mais souvent plus confortable, le train en Inde est un moyen de transport plaisant. Il y a des gares à peu près partout, les anglais ayant tapissé le pays de rails à la fin du siècle dernier. Dans certaines gares (celles des grandes villes au moins), il y a un guichet de réservation réservé aux touristes, avec un certain nombre de places également réservées aux touristes. Ce qui évite de faire une demie journée de queue pour s'entendre dire que le train est complet.
Avion : il y a beaucoup de petites compagnies locales. J'ai pris quatre fois l'avion, avec quatre compagnies différentes (Jet Airways, Go Air, Air India et SpiceJet) et tout s'est toujours bien passé. Les vols intérieurs ne sont pas très chers : 50 Eu pour 1h15 de vol. J'ai préféré Spicejet avec son website hyper fonctionnel (5minutes pour acheter son billet, réservation de siège comprise).
Rickshaws : que dire? Le chauffeur de rickshaw, quelque soit la ville, l'heure et le lieu annoncera toujours un prix entre deux fois et dix fois ce qu'un indien payerait pour le même trajet. Ils sont en général bêtes comme leurs pieds, agressifs parfois, malhonnêtes toujours mais les rickshaws sont un moyen pratique de se déplacer à l'intérieur d'une ville ou pour un petit trajet.
Egalement, dans le nord de l'Inde, chauffeurs de bus et rickshaws drivers sont de mèche pour déposer les touristes au milieu de nulle part, souvent en avance sur l'horaire prévu, ce qui tombe au milieu de la nuit. Le conducteur du rickshaw, évidemment là par hasard, peut alors se permettre d'annoncer un prix aberrant : en pleine nuit, à moitié endormi, sans savoir où l'on se trouve, et dans le froid glacial qui règne en cette saison au nord de Delhi, on n'a pas très envie de discuter (Voir note du 18-01-07).
Logement : par goût et par choix, plus que par réel impératif financier, je ne suis descendu que dans des petits hôtels ou des guesthouse, souvent la maison familiale convertie en chambre d'hôte. La nuitée coûte entre 1 et 5 euros, la qualité de l'hébergement, variable, est dans l'ensemble correcte, voire exceptionnelle dans certains cas (Haveli Uma Megh à Bundi, Saï Niwas à Udaïpur et Sonam Guesthouse à Vashisht, entre autres). A Bombay, indéniablement la ville la plus chère de l'Inde, j'ai payé 12 Eu un placard à balai avec salle de bain commune mais tous les hôtels décents affichaient complets (voir note du 05-02-07). En fait il est peut-être dommage de passer à côté de l'Inde des palaces, si l'on peut se le permettre, car cela donnerait une meilleure idée du faste de l'époque coloniale, avec des dizaines de serviteurs aux petits soins et ses jardins toujours fleuris à l'herbe impeccablement tondue mais je me dis toujours que, si aujourd'hui le confort ne m'intéresse pas, viendra bien un âge où je ne pourrai plus dormir en lodge et il sera toujours temps, alors, de passer au niveau supérieur.
Voilà pour les aspects pratiques. Maintenant, qu'en est-il du bilan personnel?
Je crois tout d'abord que l'on ne revient pas intact d'un voyage en Inde. L'expérience de l'extrême misère et du plus absolu dénuement dans lequel vit une partie de la population ne peut pas laisser insensible et, bien que je me sois attendu à en être le témoin, il y a eu des moments difficiles. Je me souviens de cette enfant-tronc réduite à la mendicité sur la plage de Colva à Goa, de cet adolescent le visage déformé par un incertain mélange de variole et d'herpès, sans mentionner les dizaines de lépreux aux membres amputés que l'on croise partout. Le voyageur est un témoin privilégié des conditions de vie inhumaines qui semblent n'épargner personne : femmes, enfants, vieillards réduits à l'état de squelette, zombies errant dans les rues à la recherche d'une bouchée de nourriture, le visage défait. Aucune lueur ne brille dans leurs yeux éteints.
Mais il y a eu d'autres choses désagréables dans ce voyage : en Inde, le silence n'est pas une vertu et il règne un bruit infernal où que l'on se trouve. Calcutta n'est qu'un immense concert de klaxons du matin au soir mais il en est de même dans toutes les villes et villages. Les conducteurs n'ayant pas de rétroviseur, le klaxon est signe d'existence. Chaque conducteur de bus a la main collé sur l'avertisseur et un voyage de plusieurs heures peut rendre sourd n'importe qui. Seule solution : les boules Quiès, qui amortissent aussi les aboiements incessants des chiens dès la tombée de la nuit et le croassement pénible des corbeaux, omniprésents sur tout le sous-continent.
Enfin, il y a un aspect de l'Inde que je n'ai pas supporté et peut-être est-ce dû à mon caractère. Je ne m'attendais pas à une telle densité de population. Il y a du monde absolument partout, beaucoup de monde, toute la journée. Les gares sont incroyablement remplies d'une foule grouillante. Chaque bus est pris d'assaut par une meute désordonnée dans laquelle tous se bousculent à qui mieux-mieux sans distinction d'âge ni de sexe, il n'y a aucune discipline, ou tout simplement un sens pratique qui demanderait à ce que l'on laisse descendre les passagers avant de monter soi-même. Et cela se répète partout : plusieurs fois, alors que je faisais la queue à un guichet, un indien m'est passé devant sans me voir et s'est adressé directement à l'employé. A chaque fois, je les ai remis en place et ils se sont excusés, je sais bien que ce n'est pas de l'agressivité, qu'ils ne pensent pas à mal et ce désordre ambiant fait partie du charme du pays mais cela convient peu à mon caractère, disons. Et cette promiscuité dérangeante : en signe d'amitié, les hommes se tiennent par la main, se caressent, s'embrassent, se vautrent les uns sur les autres sans retenue. Quand on sait que d'une part l'homosexualité n'est pas admise dans ce pays et que le sexe avant le mariage n'est pas encore d'actualité, on imagine facilement à quelles névroses ce genre de situation quotidienne peut aboutir.
Bon j'arrête là avec les côtés déplaisants. D'autant que ces impressions défavorables sont largement contrebalancées par ce que j'ai pu apprécier dans ce voyage.
L'Inde recèle une diversité de paysages unique : des montagnes de l'Himalaya au désert de Tar, des marais du Kerala aux rizières du Karnataka, des plages de Goa aux collines de Darjeeling, il y en a pour tous les goûts et toutes les couleurs. Et il est fascinant de passer ainsi en quelques heures d'un climat à l'autre, d'un relief au suivant, chaque fois surprenant car chaque fois inattendu.
La richesse historique du sous-continent donne presque la migraine par sa beauté et sa diversité : palais, châteaux forts, temples, havelis, musée, chaque région a retenu sa propre histoire et la donne en spectacle au voyageur. On ne sait plus qu'admirer tant le pays est riche en monuments. Je retiendrai en particulier les ruines d'Hampi, qui allient la beauté des temples à un paysage verdoyant de rizières et de collines.
Bien sûr, il faut reconnaître que les indiens sont dans l'ensemble gentils et accueillants, quoiqu'un peu tristounets à mon sens. Et bien qu'il soit rare, dans un voyage "routard", de rencontrer la haute société éduquée, les propriétaires de guesthouse, barbiers, cuisiniers, employés de bus ou de train sont d'une amabilité certaine et ceci participe beaucoup du plaisir que l'on a à voyager dans le pays. Joy, à Vasisht, restera un grand ami et je ne désespère pas une fois de retour en France d'acquérir certaines de ses peintures.
Enfin, un voyage en Inde permet de relativiser les informations forcément fragmentaires que l'on peut lire à droite et à gauche sur l'émergence d'une nouvelle superpuissance. Soyons clairs, l'Inde est très, très en retard et les réussites marquantes dans le domaine du nucléaire, de l'informatique et plus récemment la tentative de rachat d'Arcelor par Lakshmi Mittal ne doivent pas faire oublier la situation chaotique du pays : les axes routiers sont déjà saturés alors qu'il n'y a en proportion qu'un petit nombre de véhicules en service (33 millions, voitures et motos confondues), le réseau ferroviaire est antédiluvien, la misère est omniprésente (400 millions de personnes vivraient avec moins de un dollar par jour) et la pollution dans les grandes villes mais aussi dans les agglomérations de taille moyenne est insupportable. La corruption est endémique (voir note du 10-02-07) et la plus grande partie des revenus des particuliers échappe à l'impôt. Bref, la route est encore longue et à mon humble avis de simple voyageur, le pays est bien mal parti.
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De Gangtok à Jaigon, dernier jour en Inde
Autre journée de transition qui m'amène de Gangtok à Jaigon, à la frontière bhoutanaise. Je fais le voyage en jeep avec quelques bhoutanais venus rendre visite à un de leurs cousins, moine dans un monastère au nord de Gangtok. Nous discutons un peu et ils me semblent à la fois éduqués et très ouverts. Leur anglais est parfait, ce qui confirme ce que j'avais déjà entendu : depuis quelques dizaines d'années, l'enseignement se fait en anglais, l'idiome national, le dzongkha, n'est enseigné que comme deuxième langue.
Comme toutes les villes-frontières, Jaigon regorge de magasins de contrebande. On y trouve vestes et pantalons de marque (North Face et Moutain Hardware pour ne citer que les plus célèbres) au quart du prix européen, un peu d'artisanat et pas mal de boutiques de sacs de voyage, là aussi copies bon marché de produits de marque. Il règne une constante animation dans les nombreux mini centres commerciaux de la ville ; indiens et bhoutanais viennent faire leurs courses avant de repartir le soir venu de chaque côté de la frontière.
Pour les reste, la ville est moche et poussiéreuse, une manière de ne pas avoir de regrets de quitter l'Inde après deux mois intenses passés à parcourir le pays.
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