05.04.2007

Derniers mots sur le Bhoutan

Encore quelques mots pour conclure. J'aurai finalement passé près de quatre semaines au Bhoutan et encore n'ai-je visité que le centre et l'ouest du pays. L'est du pays, qui présente d'autres caractéristiques, nécessite à lui tout seul au moins 10 jours, tant les conditions des routes sont dégradées et l'éloignement des centres d'intérêt important.

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Les routes bhoutanaises justement sont parmi les plus tortueuses qu'il m'ait été donné d'emprunter. Il y a un virage tous les 100m et la portion de route la plus droite du pays est sans conteste la piste d'atterrissage de l'aéroport de Paro! En conséquence les bhoutanais conduisent lentement et la moyenne horaire dépasse rarement les 25 kilomètres. Je crois que mon chauffeur n'a pas dépassé le 40km/h une seule fois en deux semaines…Mais les conducteurs sont aussi très polis et se rabattent sur le côté pour laisser passer une voiture plus rapide. L'usage du klaxon est limité au strict nécessaire et le conducteur appuie légèrement sur l'avertisseur pour prévenir sans déranger. Le contraste avec l'infernale cacophonie du grand voisin indien est saisissant dès les premiers kilomètres de route au Bhoutan.
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Le côté guide+chauffeur+voiture particulière m'a pesé et j'ai ressenti avec un profond regret le manque d'initiative laissé au touriste. Il faut aussi reconnaître que faire ce programme par ses propres moyens aurait nécessité trois fois plus de temps. Les transports en commun existent mais sont très limités.
Chenda n'a pas eu la vie facile car je n'ai pas vraiment joué le jeu et j'ai toujours essayé, autant que possible, de prendre mes repas, non pas à l'hôtel mais dans des restaurants locaux avec les bhoutanais.
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Au final, en ai-je eu pour mon argent?
L'organisation du trek fût la même pour moi que pour un groupe de quatre personnes, le nombre de mules pratiquement le même et le nombre de personnes dans l'équipe également. Et pourtant, un groupe de 4 va payer 4 x 200US$/jour. Disons que la marge de la compagnie avec un seul client est réduite.
Pour le reste, l'hébergement était de qualité, la nourriture aussi. Guide et chauffeur ont été disponibles, tous les bhoutanais d'ailleurs sont extrêmement prévenants avec les étrangers. Chenda a été un guide convenable mais ses explications étaient parfois sommaires ou alors des paraphrases de ce que j'avais pu lire dans le Lonely Planet.
Le patron de l'agence Bhutan Yak n'a pas ménagé ses efforts lorsque j'ai voulu prolonger mon séjour : billet d'avion, extension du visa, réservation des chambres d'hôtel, il a été à la fois serviable et efficace.
Reste que, en indépendant, le même voyage me serait revenu 6 ou 7 fois moins cher.
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Pourtant, je demeure sous le charme de ce pays si préservé. L'unicité de cette culture millénaire, les forêts de pins à perte de vue dominée par les neiges éternelles, le sourire des habitants, la multiplicité et l'élégance des monuments et des temples, les danses hallucinantes du festival de Tsechu tout cela contribue à faire d'un voyage au Bhoutan une expérience inoubliable. Je retiendrais particulièrement les diverses représentations du bouddhisme tantrique, cela a été une découverte et, même si je suis loin de m'y convertir, j'ai apprécié cette immersion temporaire dans un monde de dieux et de démons, de saints convertisseurs de mauvais esprits, de bouddhas plein de compassion. Il est aussi intéressant de voir les réussites d'un développement contrôlé, d'un pays qui progresse à son rythme, pour l'instant sans trop y perdre son âme.
Mais le pays évolue et s'ouvre de plus en plus aux influences extérieures : l'introduction de la télévision et d'Internet vont dans ce sens, au risque de voir une partie de la culture et des valeurs traditionnelles disparaître. Surtout, il semble que le pays soit arrivé à un stade où l'Etat ne peut plus tout faire et où la grande industrie privée doit prendre le relais. Or les bhoutanais sont habitués à être couvés par leur gouvernement : l'entretien des routes est pris en charge par l'état, les soins sont gratuits. Et on n'inculque pas aux jeunes bhoutanais l'esprit d'entreprise – il semblerait même que les métiers techniques soient délaissés au profit des positions de pantouflage dans l'administration. Bref, les outils sont à mettre en place et le virage d'une économie centralisée au libre marché reste à négocier. A ce titre, le passage à un régime parlementaire multipartite en 2008 sera une expérience intéressante à suivre.

04.04.2007

Dernier jour

Nous repartons de Haa dans le brouillard matinal. Je voulais marcher un peu mais les nuages recouvrent toute la vallée. Le temps ne se lèvera qu'à notre arrivée à Paro.

Aujourd'hui est donc mon dernier jour au Bhoutan ; je m'envole demain à destination de Kathmandou. Je profite des dernières heures en déambulant dans les rues peu animées de Paro. Cette ville, la troisième du pays derrière Thimphu et Phuentsholing, se limite à deux rues parallèles bordées de maisons faisant office de magasin au rez-de-chaussée et de demeure des propriétaires du magasin aux étages supérieurs. Avant 1961, le pays ne connaissait pas les billets de banque, il n'y avait pas d'électricité, aucune route goudronnée et les anciens se souviennent, il n'y a pas si longtemps, de l'arrivée des premières voitures provoquant l'effroi des habitants qui voyaient surgir devant eux ces dragons mythiques crachant de la fumée. L'accès à la médecine moderne a augmenté l'espérance de vie, surtout en diminuant la mortalité infantile. Et l'on observe un pays entre deux époques, qui tente de contrôler sa modernisation et pour qui l'écologie prime sur le développement à outrance. Certaines parties du pays, résidence d'espèces en voie de disparition, sont déclarées parcs nationaux, quand bien même le sous-sol est riche en matières premières. Et l'on se prend à espérer que ce petit pays n'évolue pas trop vite, qu'il reste encore de ces lieux hors du temps, de ces vallées perdues dont la beauté naturelle bouleverse les sens, lieux magiques d'une culture fascinante dont le souvenir reste vivace bien après avoir quitté le pays.

The Tibetan Book of the Dead, B. McLean

medium_Tibetan_Book_of_the_dead1.jpgIl s'agit d'un documentaire tournant autour de la notion de mort chez les populations bouddhistes en Himalaya. Le documentaire est divisée en deux parties qui peuvent être vues indépendamment l'une de l'autre : "A way of life" et "The great liberation". L'action se passe dans le Ladakh et, dans chaque partie, on assiste au cérémonial religieux qui suit le décès. Un moine lit le livre tibétain des morts, console les familles et guide l'âme du défunt vers la renaissance. Selon les croyances bouddhistes, pendant les 49 jours qui suivent le décès, l'âme du défunt erre dans les ténèbres, ne parvenant pas à se libérer de son corps physique, effrayé par des démons qui lui rappellent ses pêchés et dans l'angoisse d'une renaissance sous une forme dégradée. Les moines accompagnent l'âme du défunt au cours de ce processus et décident du jour de la crémation du corps.
Il s'agit d'un documentaire assez dur, où le spectateur affronte la mort en face et sous différents aspects. Un centre d'accueil des malades en phase terminale a été crée aux Etats-Unis basé sur l'enseignement bouddhiste. Plusieurs scènes du film sont tournées dans ce centre et l'on y voit un homme squelettique, sans doute atteint d'un cancer, se préparer à mourir alors que l'un des infirmiers lui lit des passages du Livre Tibétain des Morts. Poignant.

03.04.2007

La vallée de Haa

Après un rapide détour par le bureau de Druk Air pour reconfirmer mon vol du 5 avril, nous prenons la direction de Haa, une vallée située au sud de Paro. C'est ici que pourrait se situer l'action d'"Horizons perdus", dans cet endroit oublié, longtemps coupé du reste du pays et dont les habitants cultivent leur lopin de terre comme ils l'ont toujours fait depuis les temps immémoriaux. Le paysage n'est que champs de blé et rizières autour du fleuve et forêt de pins sur les hauteurs des collines.

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Zone récemment ouverte au tourisme, la vallée de Haa abrite un camp de l'armée indienne, proximité de la frontière tibétaine oblige. Lamentablement, l'armée indienne occupe aussi le dzong de Haa, ce qui en rend la visite impossible. Je me console avec le monastère de Chhundu, datant du 7ème siècle et ses jeunes moines plus intéressés par l'écran LCD de mon appareil photo que par leurs livres de prière.
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Certains officiers de l'armée indienne viennent boire une bière et fumer des cigarettes dans le restaurant de l'hôtel où je loge, sous l'œil désapprobateur des bhoutanais dont la religion bouddhiste a conduit à interdire la vente de tabac dans tout le pays. Après un mois au Bhoutan, j'avais oublié les manières grossières des indiens et leur forte voix qui arrive à couvrir le son de la télévision.

La télévision justement n'a été introduite au Bhoutan qu'en 1999, à peu près en même temps qu'Internet. A cette époque, le Bhoutan était sans doute le dernier pays du monde sans média audiovisuel. Depuis, nombreux sont ceux, parmi les élites cultivées de la nation, qui crient au loup devant la déferlante de chaînes accessibles et soulignent la progressive destruction des valeurs traditionnelles bhoutanaises qu'elle provoque. Les inepties indiennes sont regardées avec passion par les femmes bhoutanaises, parfois au détriment des tâches ménagères et les adolescents semblent de plus en plus réticents à porter le gho au profit des jeans-basket qu'ils voient à longueur de journée sur MTV. Je ne sais pas ce qu'il y a de vrai dans ces affirmations et ce qui relève de l'idéalisation du "bon vieux temps". Par contre, il est sûr que, maintenant que le pari de la modernisation a été fait, il est trop tard pour faire machine arrière et sans doute faut-il s'attendre, dans les années à venir à une profonde transformation de la société bhoutanaise.

02.04.2007

Le dernier jour du festival de Tsechu

Nous nous levons à 2h30 du matin. Pour ce dernier jour du festival, une cérémonie particulière a lieu avant le lever du jour. On déploie une gigantesque peinture figurant Guru Rinpoche et ses huit représentations devant l'édifice où se tient le Tsechu.

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Je n'ai pas très bien compris pourquoi cet événement a lieu au milieu de la nuit, Chenda a seulement évoqué le fait que, chez les bhoutanais, les levers de soleil sont des moments privilégiés, favorables et qu'une bénédiction reçue à ce moment de la journée a plus de chance de se réaliser. Quelque soit la raison, des milliers de bhoutanais sont présents, la plupart descendus de leurs villages pour l'occasion. Aussitôt l'immense bannière déployée, une foule dense et compacte mais calme et organisée, s'avance en ordre afin de se recueillir aux pieds de Guru Rinpoche. Puis arrive le chef religieux de Paro, l'équivalent du gouverneur du district dans le système bipolaire actuel religion-administration. La prière du matin est conduite devant l'effigie de Guru Rinpoche en présence des milliers de pèlerins venus pour l'occasion et, tandis que la pleine lune plonge peu à peu derrière les montagnes, l'intensité de ce moment exceptionnel semble encore plus marquée. Peu après le lever du soleil, lorsque tout le monde a pu embrasser l'image du saint prodigieux, la procession remballe la bannière jusqu'à l'année prochaine.
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Peu après, les danseurs reprennent le devant de la scène. Sous un soleil de plomb, j'assiste tout d'abord à la Danse des Héros, censée guider les âmes face à Guru Rinpoche. Dans la religion bouddhiste telle que pratiquée au Bhoutan, il est dit en effet que Guru Rinpoche au paradis est entouré de héros et d'héroïnes qui dansent et chantent sous des formes paisibles ou terrifiantes. Puis vient la danse de Ging et Tsholing : il s'agit d'une danse de purification au cours de laquelle les démons, habillés de couleurs vives et porteurs de masques effrayants sont poursuivis et chassés par les héros de Guru Rinpoche dans un incessant battement de tambour.
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Le final de cette danse - la mise à mort des démons - est surprenant et rappelle par certains côtés la frénésie des danses africaines.
Enfin arrive la danse de clôture, celle qui fait apparaître tour à tour les huit manifestations de Guru Rinpoche. Et l'on ressent comme une libération devant ce dernier ballet, un sentiment de bien-être et de paix intérieure, comme si, enfin, après tant et tant d'attente, l'idole vénérée était enfin apparue. Le festival de Tsechu se termine par une longue procession de tous les croyants au terme de laquelle l'effigie du saint est ramenée au temple par une farandole colorée.
J'ai été fasciné par ce spectacle, par les danses harmonieuses et chargées de signification, par les extraordinaires costumes multicolores des danseurs, par leurs masques aussi, si travaillés, si expressifs. L'autre intérêt de ce festival est d'observer les bhoutanais vêtus de leurs plus beaux vêtements, communier ensemble pendant quelques jours. Il se dégage de l'ensemble une puissance de foi devant laquelle on ne peut que s'incliner même sans en partager la croyance.

Quelques minutes après la fin du festival, le vent se lève et la pluie se met à tomber. C'est normal, m'explique Chenda, lorsque je souligne l'heureuse coïncidence des deux événements. Les fermiers sont venus demander la bénédiction de Guru Rinpoche et il la leur accorde, manifestant sa toute-puissance en contrôlant les éléments et assurant ainsi une bonne récolte. Au Bhoutan, tous les phénomènes naturels ont des causes surnaturelles.

01.04.2007

A Paro, le festival de Tsechu

Le festival de Tsechu commémore la venue au Bhoutan de Guru Rinpoche, l'introducteur du bouddhisme en Himalaya. Il se tient dans les principales villes du pays, à des époques différentes mais toujours calculées pour coïncider avec le 10ème jour du mois du calendrier tibétain. Le festival de Tsechu est un festival de danses qui retracent les principales étapes de la vie de Guru Rinpoche en douze épisodes. Chaque danse possède une signification religieuse précise et les croyants se doivent d'y assister afin d'améliorer leur karma. C'est aussi l'occasion pour les villageois des environs de se retrouver et de passer quelques jours ensemble et en famille dans une ambiance de fête et de réjouissance.

La musique n'est pas le fort des bhoutanais en général – seuls le luth et le gong étaient employés jusqu'au début du siècle – et cela se ressent au cours du festival. On n'y entend guère que le son du gong qui rythme le mouvement des danseurs, appuyé parfois d'un retentissant coup de cymbales. Mais le spectacle vaut par bien d'autres aspects. Les danses ont lieu à proximité du dzong, sur une cour pavée de larges dalles et devant un impressionnant bâtiment de style traditionnel.

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Les danseurs portent des masques d'animaux à la fois effrayants et chargés d'une signification symbolique. Les costumes sont des bouquets de couleurs vives qui semblent prendre vie avec le balancement des danseurs. Et les ballets sont effectués avec grâce et lenteur, harmonie et solennité. On reste subjugué par la variété des figures, la souplesse des danseurs et, même sans connaître la signification précise de chaque passe, on comprend qu'il se déroule là un spectacle à vocation métaphysique, un pont entre le Ciel et la Terre que tous en commun tentent de partager dans la plus pure tradition du bouddhisme mahayana.

En fait le festival a déjà commencé depuis deux jours mais certaines danses sont répétées d'une journée sur l'autre. Aujourd'hui, j'assiste à la Danse du Jugement des Morts au cours de laquelle une énorme représentation de Guru Rinpoche est soulevée par une dizaine de moines puis posée contre le mur du bâtiment avant de donner sa bénédiction au croyant et de punir le pêcheur.
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Ensuite arrive la danse des tambours de Dramitse, un monastère de l'est du Bhoutan où un lama aurait eu la vision du paradis de Guru Rinpoche. Cette danse, où les danseurs sont affublés de masques d'animaux et portent un gong qu'ils frappent frénétiquement lors de chaque contorsion, traduit la vision du lama.
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Et puis aussi, une danse du repentir accomplie par des danseurs à tête de cerf et imageant la victoire de Guru Rinpoche sur le Dieu du Vent qui, vaincu, deviendra à son tour l'un des défenseurs du bouddhisme dont le portrait associé au Dieu du Nord orne désormais l'entrée de tous les édifices religieux du pays.
Je comptais ne passer qu'une partie de la matinée devant le spectacle et je me suis vu rester jusqu'en fin d'après-midi et assister à la dernière danse. Inoubliable.

31.03.2007

De nouveau à Paro

Le pompeusement nommé National Memorial Chorten est un stupa construit un peu sur les hauteurs de Thimphu. Une foule assez dense tourne autour du monument dans le sens des aiguilles d'une montre, histoire d'accumuler des points de dévotion et de s'assurer, sinon l'accès au nirvana dans cette vie, tout au moins une renaissance paisible.

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A l'image de nos vieilles bigotes catholiques, les bhoutanaises âgées semblent se découvrir des jambes de vingt ans lorsqu'il s'agit de tourner toute la matinée autour du stupa.

Le tir à l'arc est le sport national au Bhoutan. Le tireur est éloigné de la cible de 140m (la distance olympique est de 50 mètres…) et les parties durent parfois toute la journée. Ce qui est amusant et angoissant tout à la fois, c'est que les tireurs adverses se placent juste à côté de la cible, à la fois pour indiquer la cible au tireur de l'autre équipe et en même temps pour le déconcentrer.
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Ils évitent la flèche au tout dernier moment. Cela va bien avec les arcs en bambou qu'ils utilisent traditionnellement, la flèche arrivant avec une vitesse relativement faible (mais suffisante pour transpercer un homme…). Inutile d'y penser avec les arcs modernes en composite qui décuplent la puissance du bras. Lorsqu'un tireur rate la cible, ce qui arrive assez souvent, l'autre équipe crie et déstabilise le maladroit. Lorsqu'un tireur atteint la cible, l'autre équipe se lance dans une danse de célébration de quelques minutes. Tout cela se passe dans une ambiance bon enfant, même si, me dit Chenda, les enjeux peuvent être importants, moins en terme d'argent – il ne semble pas y avoir de paris associés au jeu – qu'en terme d'honneur et de prestige, notamment lorsque deux villages voisins s'affrontent. Lors de parties de championnat, les femmes aident leurs maris à déstabiliser les adversaires, en entonnant nombre de chansons mettant parfois en cause les ressources masculines du tireur…

Après un petit tour au marché aux fruits et légumes qui se tient chaque week-end, nous reprenons la route en direction de Paro. La notion de temps chez les bhoutanais diffère radicalement de ce que l'on peut nous inculquer en occident. Rares sont les bhoutanais qui ont des montres et lorsque l'on pose une question du type "à combien de temps de marche se trouve tel ou tel village?", la variété des réponses recueillies traduit bien le peu d'importance que les bhoutanais accordent à l'heure. On arrivera quand on arrivera et c'est tout. Parfois, cela donne des dialogues plutôt comiques. Nous savons qu'il y a un blocage de la route entre Thimphu et Paro et je cherche à savoir quand pour ajuster notre départ :
- Moi : Bon, alors la route est bloquée jusqu'à 15h?
- Chenda : elle ouvre vers 16h
- Moi : ah bon? elle est fermée jusqu'à 16h
- Chenda : Mais il y a deux points de blocage
- Moi : le blocage est à 1h de Thimphu?
- Chenda : il est près de Paro
- Moi (calculant que Paro se trouve à 2h de route de Thimphu) : partons vers 14h
Finalement, nous partirons à 13h30, arriverons au blocage à mi-chemin entre Thimphu et Paro et resteront sur place pendant 45 minutes.

A Paro, la population a décuplé à l'occasion du festival. De nombreux villageois des environs sont descendus pour assister au spectacle. Et, bien sûr, tout ce que le Bhoutan compte comme touristes se retrouve là. Du coup les hôtels sont pleins et je n'ai pas d'autre choix que de planter la tente dans le jardin.

30.03.2007

Retour à Thimphu

Nous repassons au col de Dochu La. Ce matin, le temps est clair et je peux admirer un peu mieux qu'à l'aller cette étonnante construction de 108 stupas dans laquelle on peut évoluer comme dans un labyrinthe.

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A une centaine de mètres de là, un nouveau temple est en construction. Et je me rends compte qu'à plusieurs reprises, dans ce pays, j'ai eu l'occasion de constater combien le sentiment religieux allié à un fort esprit de conservation du passé était vivace. Les bhoutanais prennent soin de leurs monuments, les entretiennent, les rebâtissent si besoin mais le principe de conservation fait réellement partie de la culture.
En témoigne encore la "Painting School" à Thimphu. Là, les étudiants suivent des cycles de plusieurs années de spécialisation en arts traditionnels : peinture, sculpture, tissage, poterie, fabrication de poupées etc.
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Et Chenda me fait visiter ce lieu surprenant, nous pénétrons dans les classes, dérangeant un peu les élèves et les professeurs par nos questions intéressées. Plus loin, une petite boutique vend quelques œuvres des étudiants, certaines pièces sont le travail de plusieurs mois présenté à l'examen final et dont la qualité dépasse parfois ce que l'on peut trouver dans le commerce.
Toujours dans ce même esprit, la reine-mère a imposé de conserver en l'état l'une des maisons traditionnelles bhoutanaises qui existait avant que Thimphu ne devienne la capitale du pays en 1960. Cette maison a été transformée en musée et représente une fascinante approche du mode de vie dans les campagnes. Les bêtes sont parquées au rez-de-chaussée dès la tombée de la nuit, le premier étage sert de stockage pour les graines et les vivres et le troisième étage, qui s'ouvre sur la cuisine, sert de pièce commune, de quartiers d'habitation et d'autel. Sous le toit sont stockées des vieilles planches en bois qui servent à rafistoler la maison et du foin, aussi utilisé comme isolant pendant l'hiver.

Lorsque les bureaux ferment, à 17h, le dzong s'ouvre au public. C'est une construction à la fois massive et élégante, comme tous les dzongs de ce pays qui, décidément, a su conjuguer avec talent harmonie et efficacité dans son architecture. C'est ici, centre de l'administration gouvernementale, que le Roi possède son bureau. En face du dzong, un autre imposant bâtiment qui deviendra le Parlement bhoutanais lors du passage au régime multipartite en 2008.

29.03.2007

le retour de Bumthang à Wangdue Phodrang

Avant de reprendre la route longue et sinueuse qui doit nous conduire à Wandgue Phrodang, nous refaisons un passage autour de Bumthang : une école monastique (désertée pour cause de cérémonie à l'extérieur), le monastère de Jampa Lakhang qui vaut par sa collection de statues dans l'autel consacré au Bhoudda originel et la résidence du deuxième roi, aujourd'hui abandonnée et que l'on projette de convertir en musée.

Pourquoi le deuxième roi et où en est-on aujourd'hui? Les bhoutanais numérotent leurs rois car c'est une institution encore relativement nouvelle, quoiqu'immensément respectée. Avant 1907, le pays était gouverné par un triumvirat de gouverneurs régionaux qui ne s'entendaient pas toujours et le pays menaçait d'éclater sous la pression extérieure britannique qui ne faisait qu'accentuer les dissensions intérieures. En 1907, l'un des trois gouverneurs, Ugyen Wangchuck, après s'être allié les autorités britanniques, se fait sacrer roi avec l'appui des autorités religieuses et soumet les deux autres gouverneurs. Il portera le titre de Druk Gyalpo (roi-dragon). Et la dynastie s'est poursuivie jusqu'à nos jours. C'est le troisième roi qui a commencé à ouvrir le pays sur le monde extérieur à partir de 1960 ; l'invasion chinoise du Tibet, sans que la communauté internationale ne fasse le moindre geste, a certainement contribué à cette douloureuse décision. Le roi en a conclu que son pays devait exister sur la scène internationale et apparaître à cette occasion en tant qu'état souverain et indépendant. Notons bien qu'avant 1960, le pays n'avait ni poste, ni téléphone, ni banque et que pratiquement aucun étranger (hormis certains officiels britanniques du Raj) n'y avait mis les pieds.
medium_Bhutan_King.2.jpgLe roi actuel, fils du précédent, Jigme Singye Wangchuck règne depuis 1972 et a accompagné son pays à travers une modernisation contrôlée. Cet homme, représenté sur les photos officielles vêtu d'un simple gho, le vêtement traditionnel des bhoutanais, apparaît à la fois comme énergique et avisé, juste et sage. Son seul objectif semble être le bien de son peuple, au point qu'il va abdiquer une partie de ses pouvoirs en 2008 et faire passer le pays à un régime démocratique parlementaire calqué sur le modèle anglo-saxon.

D'ici là, nous retrouvons Wangdue Phodrang en fin d'après-midi. La lumière du soleil couchant sur le dzong est superbe. Nous passons devant un impressionnant alignement de huit stupas, tous différents.

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Il semble que chaque stupa commémore un moment précis de la vie du Bouddha : naissance, redescente du ciel après être allé voir sa mère, résolution de conflits etc.

28.03.2007

De Trongsa à Bumthang

Deux heures d'une route un peu moins sinueuse que les jours précédents nous amènent à Bumthang. Nous sommes ici au cœur du Bhoutan, dans son centre culturel qui a vu défiler des générations et des générations de saints, depuis Guru Rinpoche au 8ème siècle de notre ère jusqu'à Jigme Singye Wangchuck, le roi actuel du pays. Et il est vrai que la région regorge de monuments ou de sites particuliers, que nous visitons les uns après les autres au cours de cette journée un peu marathon. Depuis le lac de Membartsho qui a vu Pema Lingpa découvrir ses plus beaux trésors jusqu'au monastère privé de Chakhar Lakhang, conservé en l'état par les descendants de Dorji Lingpa, il y en a pour tous les goûts. Je retiendrais particulièrement le complexe de Kurjey Lakhang, vaste édifice composé de trois bâtiments principaux, construits à trois époques différentes mais dont l'homogénéité par delà les siècles est remarquable.

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On croirait ne distinguer qu'une seule et même construction.

Tous ces lieux font l'objet de pèlerinages incessants de la part des bhoutanais et nous rappellent combien le passé et le présent sont inextricablement liés dans la conception bouddhiste de la vie humaine. Chaque lieu saint a une histoire particulière, presque systématiquement teintée de surnaturel : un grand oiseau blanc est apparu dans les airs manifestant son approbation du lieu de construction du dzong de Jakar ; le monastère de Jampa se tient sur le genou gauche et participe à la neutralisation d'un démon malfaisant qui recouvre le Tibet et le Bhoutan ; le monastère de Kurjey est situé sur le lieu exact d'une bataille entre le lion blanc Shelging Karpo et Guru Rinpoche, ce dernier ayant laissé l'empreinte de son corps gravée dans un rocher après sa glorieuse victoire. Ces légendes, qui, encore une fois, font partie du quotidien des bhoutanais, m'apparaissent à la fois amusantes et profondes. Notre société occidentale, rationaliste et scientifique, a depuis longtemps jeté un opprobre salutaire sur les croyances animistes, encore qu'on puisse s'interroger sur le nombre important de citoyens allant consulter un astrologue avant de prendre la moindre décision. Visiter le Bhoutan est un voyage dans un passé médiéval que nous n'avons pu approcher qu'à travers les livres d'histoire. Mais ici, tout est bien réel et l'on mesure, à la lumière de notre évolution, le chemin que le Bhoutan aurait à parcourir s'il choisissait un mode de développement occidental. Il en est loin et j'aurai l'occasion de revenir sur les choix bhoutanais en matière de développement.

Le soir, nous quittons l'hôtel et allons dîner dans un restaurant du centre-ville (mais en fait, la ville est réduite à son centre). Au cours du dîner, Chenda m'apprend une bonne nouvelle : l'extension de séjour que j'avais demandée est accordée. Je resterai au Bhoutan jusqu'au 5 avril et pourrai ainsi assister au festival de Tsechu qui se tient à Paro début avril (voir note du 12-03-07).

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