13.07.2007

Il y avait longtemps... Retour sur l'Inde

A côté de ma chambre, un groupe de quatre routards discutent en français. Il y a là deux suisses et deux français, tous assez jeunes et faisant un lent tour du monde jusqu'à ce que le compte en banque soit dans le rouge. Je ne sais pas trop comment mais la discussion tombe sur l'Inde.
Ce fût du même tonneau que la discussion avec Anne-Marie à Pondichéry (voir note du 25-02-07). Alors que j'exprimais des vues plutôt négatives sur le pays, toujours basées sur les mêmes arguments d'ailleurs (transformation de la religion hindouiste en gigantesque opération commerciale, statut des femmes moyenâgeux, promiscuité difficile à supporter, crasse et misère omniprésentes, tentatives d'arnaque systématiques…) qui me conduisent à voir dans un voyage en Inde une expérience plutôt mitigée, j'ai été pratiquement taxé de racisme par la jeune française pour qui l'Inde semble être un paradis sur terre. "Les indiens se marrent tandis qu'en France, on fait la gueule!", sous-entendu : là-bas c'est mieux que chez nous. "Et puis tu n'as pas le droit de les juger avec tes perceptions occidentales". Euh pardon mademoiselle: si voyager dans un pays, c'est s'abstenir de porter des jugements (jugements d'ailleurs que j'espère plutôt fondés sur des valeurs universelles de tolérance, d'égalité et de progrès que purement subjectifs), alors pourquoi ne pas aller visiter la Corée du Nord et en revenir plutôt satisfait puisque "là-bas, c'est comme ça, de toutes façons ils sont différents, on ne peut rien dire…". J'ai répété sans trop de succès les mêmes arguments que j'avais déjà développés précédemment : qu'on le veuille où non, nous sommes les produits d'une éducation laïque distillée dans une société au mode de vie occidental. Croire que l'on peut en faire abstraction, ne serait-ce que quelques mois, est une pure utopie et vouloir le faire relève de l'aveuglement volontaire. Cette jeune routarde avec ses réflexions aux accents universalistes sans doute très louables, n'a apporté aucun argument contredisant mes propos. Les deux suisses, voyant le débat s'enliser, ont alors adroitement changé de sujet. Mais le relent de cette fin de soirée – nous ne nous sommes séparés qu'après 2h du matin – m'est un peu resté sur l'estomac. Je n'aime pas trop passer pour un rigide conservateur, lorsque je me contente de donner un avis mitigé sur une question. Une chose est sûre, l'Inde a cela d'unique qu'elle suscitera toujours des discussions passionnées entre ceux qui y ont voyagé.

21.05.2007

Fin de parcours

Dernière journée en Inde avant un court retour à Paris pour quelques jours.
Delhi, déjà polluée en temps normal, est carrément devenue irrespirable en cette saison qui précède la mousson. Les établissements qui possèdent l'air conditionné sont rares et les fréquentes pannes d'électricité (4 aujourd'hui) en rendent le fonctionnement plutôt aléatoire. Reste la saison des mangues qui voit fleurir sur les étals des dizaines de mangues jaunes délicieuses que les marchands prédécoupent ou transforment en jus tout aussi savoureux.

Notable consolation pour conclure un voyage difficile dans un pays fascinant aux mille aspects. Je n'ai pas grand-chose de plus à rajouter sur ce que j'avais écrit lorsque j'avais quitté le pays en mars dernier. Ces quelques jours supplémentaires m'auront fait découvrir d'autres régions de l'Inde (Uttar Pradesh et Madhya Pradesh) mais le sentiment général reste le même, celui d'une très grande beauté des sites et d'une franche honnêteté des gens simples mais aussi d'une extrême misère qui conduit trop souvent à des comportements difficilement acceptables.

Je reprendrai ce blog début juin à mon arrivée en Thaïlande. A bientôt.

20.05.2007

Retour à Delhi, via Gwalior

medium_India_Travel_3_.gifLe peu d'intérêt de Gwalior en dehors de son impressionnante citadelle de 3 kilomètres de long m'incite à ne pas y séjourner et à prendre un billet de train pour Delhi aujourd'hui même. C'est aussi que je n'ai pas pu réserver un billet pour le lendemain – l'employé au guichet ayant fait près peu d'efforts, se contentant de me répondre que toutes les places étaient déjà réservées pour tous les trains du matin et que je n'avais qu'à prendre mon billet au dernier moment, ceci après avoir passé plus de 45 minutes dans une queue de laquelle il avait déjà renvoyé sans ménagement plusieurs des personnes qui me précédaient… - et, m'envolant le lendemain soir de Delhi, je ne veux pas risquer de surprise de dernière minute, comme les chemins de fer indiens en sont coutumiers.

De toutes façons, il fait beaucoup trop chaud pour faire quoique ce soit. La chaleur épouvantable qui règne nuit et jour en cette saison échauffe aussi les esprits. Au guichet de réservation, deux hommes se sont presque battus parce que l'un a essayé de passer devant l'autre. Dans le train qui m'amène à Delhi, le contrôleur a insulté un passager pendant vingt bonnes minutes pour une vague histoire de réservation de billets. Plus tôt déjà, dans le bus qui m'amenait de Orchha à Gwalior, le chauffeur a du arrêter le moteur et descendre donner un coup de main à son contrôleur qui se faisait tout simplement molester par un passager refusant de payer son billet! La légendaire douceur des indiens est soumise à rude épreuve par les temps qui courent…

Mais je fais tout de même un bon voyage entre Gwalior et Delhi. Je tombe dans un compartiment où il y a un peu de place, mais surtout des gens sympathiques, dont un électricien spécialisé dans les projets nautiques et qui parcourt le monde dans tous les sens depuis plus de 30 ans. Mes autres voisins sont gentils également. L'un d'eux, un jeune homme d'une vingtaine d'années me demande soudain : "Are you an engineer?". Je réponds par l'affirmative, me demandant si ma profession est décidément écrite sur mon visage, en hindi qui plus est. Mais il me donne l'explication : "That's why you are reading a book!", faisant référence au Lonely Planet que j'avais sorti quelques instants auparavant pour relire le chapitre sur Delhi. Bref, en Inde, si on lit un livre en voyage, on est forcément ingénieur!

19.05.2007

De Kajuraho à Orchha

Je quitte Khajuraho par le premier bus du matin, à 5h30 mais celui-ci est déjà bondé et, malgré la desserte de plusieurs villes intermédiaires, il le restera jusqu'à ce que j'en descende, près de 5h plus tard.

Orchha fût une puissante capitale du royaume Rajput entre le 14ème et le 18ème siècle. Il en reste une impressionnante citadelle sise sur les bords de la rivière Betwa et quelques temples dans les environs immédiats, ainsi qu'un ensemble de cénotaphes à côté des ghats jouxtant la rivière. Je retiendrai surout la visite du temple de Lakshmi Narayan, situé à un kilomètre de la ville et qui possède des fresques murales du 17ème siècle de toute beauté.

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Dans cette petite ville de province qui reçoit peu de visiteurs, le plaisir des visites est encore augmenté par l'absence de rabatteurs. Au contraire, ici, les gens sont à la fois cordiaux et amicaux, ne cherchant qu'à lier conversation avec les étrangers sans demander de contrepartie.
Pourtant, la vie est terriblement difficile pour ces communautés de paysans. L'état du Madhya Pradesh fait partie, avec le Bihar et l'Uttar Pradesh, des états les plus peuplés de l'Inde. La densité de population y atteint les 900 habitants au kilomètre carré (contre 320 de moyenne nationale – la France étant à moins de 100) et ce que l'on appelle la plaine gangétique regroupe le quart de la population indienne. Entre les inondations récurrentes en période de mousson et la terrible saison sèche qui les précèdent, les aléas climatiques dictent les conditions de vie et perturbent chaque année le travail déjà pénible des cultivateurs. Largement délaissée par la majorité des visiteurs qui se dirigent en priorité vers le Rajasthan, cette région, pourtant riche d'une culture tout aussi fascinante, ne peut pas compter sur l'industrie touristique pour se développer. Pour nourrir une population toujours plus importante, l'avenir passe par la régulation du flux des rivières pour éviter à la fois sécheresse et débordement et donc par la construction de barrages en amont, au Népal d'où coule 70% de l'eau qui irrigue la région. Mais ceci implique des négociations au plus haut niveau entre les deux pays car si l'Inde a besoin d'eau, le Népal, lui, veut exporter de l'électricité pour renflouer ses caisses désespérément vides. C'est en tous cas un des nombreux exemples où l'on sent que les destins des deux pays dans le futur seront irrémédiablement liés.

18.05.2007

A Khajuraho

Khajuraho est célèbre pour les sculptures érotiques qui ornent ses temples.

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Mais les scènes érotiques ne représentent qu'une minorité des représentations. Quoiqu'il en soit, l'ensemble est de toute beauté et vaut largement le détour vers ce lieu isolé, ignoré par le plus grand nombre des touristes étrangers en raison de son éloignement. Peut-être aussi l'absence de touristes étrangers est-elle due à la saison : il faisait près de 40°C à l'ombre cet après-midi.

Il y a plusieurs groupes de temples disséminés à travers la ville mais les mieux conservés forment un ensemble compact à l'ouest de la ville. Parmi eux, les temples de Lakshmana et Mahadeva, remarquablement préservés, fascinent par leur pourtour ciselé d'une finesse impressionnante.
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Construits entre le 10ème et le 12ème siècle sous les dynasties des rois Chandella qui régnèrent à cette époque sur tout le nord de l'Inde, les temples font partie d'un ensemble architectural homogène qui comportaient plus de 85 éléments. Il n'en reste aujourd'hui que 25.

La forme extérieure des temples, si particulière, fait pourtant penser à du déjà-vu ailleurs au cours de ce voyage. A Belur et à Halebid, à quelques kilomètres de Mysore, dans la Karnataka (voir note du 15-02-07), deux temples jaïn de la période Hoysala présentaient le même design. Mais les fresques sont différentes. Les représentations féminines des temples de Khajuraho plongent directement dans l'idée que l'on se fait de l'érotisme en Orient. Elles constituent la réalisation de nos fantasmes sur les moeurs sexuels d'un continent qui, le premier, a codifié les jeux de l'amour sous la forme d'un manuel, le Kamasutra. Et, encore aujourd'hui, on ne peut s'empêcher d'être fasciné et séduit par les positions lascives des femmes, parfois représentées simplement en train d'écrire une lettre d'amour mais avec quel audace!

Encore une fois, je ne peux m'empêcher de plaindre ce pays qui faisait preuve hier d'une telle inventivité et d'une telle sensibilité artistique – tous ces temples sont de véritables hymnes à la beauté – et qui sombre aujourd'hui dans l'hypocrisie puritaine et dans le fondamentalisme religieux.

17.05.2007

De Varanasi à Khajuraho

Je quitte Varanasi avant l'aube. Cette ville, décidément, aura regroupé ce que l'Inde compte de plus émouvant et de plus repoussant. Les pèlerins sont en général des gens âgés, mourrant pour certains, tel ce vieillard que j'ai vu faire ses ablutions dans le Gange ; on aurait dit que son corps, si maigre, allait se disloquer tandis que avaler et recracher l'eau du fleuve le laissait épuisé, un râle d'agonie sortant de sa maigre poitrine à chaque mouvement. Mais Varanasi représente aussi en condensé tout ce qui fait le côté pénible d'un voyage en Inde : rabatteurs insistants et mutliformes, gamins en haillons mendiant dans des rues sordides, chèvres et vaches en liberté arrosant de leurs excréments chaque centimètre carré de terrain, conducteurs de rickshaws sournois et vicieux prêts à tous les coups fourrés pour arnaquer le touriste, saleté repoussante partout et odeurs infernales renforcées par une chaleur étouffante depuis le matin jusqu'au soir. Et, hormis le spectacle des ghats, la ville ne possède aucun intérêt culturel. Ce n'est pas le moindre des paradoxes que cette ville sainte, réputée dans le monde hindou, lieu de pèlerinage depuis des siècles, ne possède pas même un temple digne de ce nom.
Qui plus est, la petite communauté musulmane, spécialisée dans le tissage de la soie, a bâti une imposante mosquée sur les bords du Gange qui semble curieusement dominer cette ville, pourtant terre sainte d'une religion concurrente.

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Et la gare routière, une fois de plus, semble le dortoir de la ville, minable abri pour ceux qui n'en ont pas et qui transforment ce lieu déjà sale en urinoir à ciel ouvert. Le bus pour Khajuraho démarre à 4:30 du matin. C'est que le voyage est long pour parcourir les 450 kilomètres qui séparent les deux villes et je n'arriverai qu'en début de soirée, accompagné par un terrible orage dont les éclairs illuminent des étendues de plaine à perte de vue. A la gare routière de Khajuraho, je me débarrasse promptement du seul rabatteur ayant eu l'audace de braver l'orage et saute dans un rickshaw, direction le centre-ville, plongé dans le noir suite à une panne d'électricité.

16.05.2007

Dernier jour à Varanasi

Pour ce dernier jour à Varanasi, je commence à l'aube par un tour de bateau le long du Gange. Il fait encore frais à 5h du matin mais déjà les pèlerins se pressent aux abords des ghats pour effectuer leur puja quotidien.

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Perturbée par quelques gouttes de pluie, la croisière est tout de même agréable et constitue sans doute le meilleur moyen de découvrir cet aspect de la ville, loin des odeurs nauséabondes qui infestent chaque recoin des rues et font suffoquer de dégoût les touristes se promenant à pied.
Au sud de la ville, un peu éloigné de l'agitation ambiante, le musée abrité dans la Citadelle de Ramnagar contient quelques pièces intéressantes (salle des armes notamment) mais l'ensemble est gâché par le lamentable état de conservation des objets exposés. J'avais dit la même chose du musée d'histoire naturelle de Calcutta et ceci est valable pour la plupart des musées indiens. Tout se passe comme si, une fois mises en vitrine, plus aucun entretien n'était effectué sur les pièces des musées, pas même un minimum de dépoussiérage, sans parler de l'installation d'une lumière optimale ou de vitres anti-reflets. La conservation et l'exposition du patrimoine ne fait pas partie des mœurs locales.
En parlant de mœurs locales, je tombe aujourd'hui sur un article du magazine Indian Week daté de cette semaine et intitulé "India – the Big Hypocrisy". J'y apprends que l'acteur Richard Gere est poursuivi en justice pour avoir embrassé (sur la joue…) une actrice indienne lors d'un gala télévisé destiné à sensibiliser les spectateurs à la maladie du SIDA. Et le journaliste de multiplier les exemples absurdes où les ligues de moralité hindouistes attaquent en justice certains acteurs de la société civile pour outrage aux bonnes mœurs. Ce n'est pas vraiment une surprise, les codes bollywoodiens, dont nous avons eu l'occasion de parler à plusieurs reprises, dérivant largement de ce puritanisme déplacé.
En 1992, à Ayodhya, pas très loin de Varanasi justement, un groupe de fondamentalistes hindous a purement et simplement détruit une mosquée sous le prétexte qu'elle était situé sur le lieu de naissance de Rama, massacrant au passage des milliers de civils, musulmans pour la plupart. Difficile ensuite de ne pas voir dans ces foules innombrables qui se précipitent dans les eaux du Gange pour se purifier, les jouets dociles de conservateurs hindouistes dont le vrai visage se montre par intermittence dans ces actions en justice d'un autre âge ou dans les actes de folie destructrice à l'encontre des autres communautés, musulmanes souvent (voir le film "1947 – Earth" de Deepa Mehta) mais aussi bouddhistes dans le passé ou, plus récemment, sikhs (bombardement du Temple d'Or d'Amritsar par les armées d'Indira Gandhi en 1984).

15.05.2007

A Varanasi

Située sur les rives du Gange, Varanasi (anciennement nommée Bénarès) est une ville sainte pour les hindous.

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Depuis des siècles, c'est une endroit de pèlerinage, où vivants et morts convergent dans l'espoir, en se baignant dans les eaux sacrées ou en s'y faisant incinérer, de mettre fin au cycle des réincarnations et d'atteindre le Nirvana. Une foule variée s'y presse donc et c'est un spectacle fascinant que d'assister, dans la lumière du matin au puja quotidien de ces milliers de croyants.
Pourtant, l'on ne peut s'empêcher d'être aussi dégoûté par une telle misère. On m'avait dit que Varanasi représentait la quintessence de l'Inde. Mais il s'agit de la quintessence de la crasse et de la mort. Tous ces pèlerins dorment dehors, sur les bords du fleuve et, si les eaux du Gange sont porteuses de tous les germes et de toutes les bactéries propres à dissoudre tout corps humain normalement constitué, ses rives sont un véritable dépotoir d'où émane des odeurs pestilentielles en raison des déjections humaines produites par tous les visiteurs. J'avais été fasciné par les images magnifiques de la fin du film "Baraka". Tournées à Varanasi, elles montraient le spectacle auquel j'ai assisté ce matin, spectacle coloré, baigné d'une douce lumière mais partiellement gâché par l'environnement dans lequel il se déroule. Tant que l'on se contente de regarder les ghats et ses baigneurs, rien ne transparaît mais l'envers du décor fait, hélas, aussi partie de la ville.
Le plus douloureux encore, c'est d'assister au spectacle de la crémation des corps. Le ghat de Manikarnika où se déroulent la plupart des crémations est situé à quelques centaines de mètres de mon hôtel. Il y a là une véritable usine à brûler, des quantités de bois considérables et le corps du défunt aussitôt amené est disposé sur un bûcher en présence de la famille et des proches avant d'être entièrement consumé en quelques minutes. Puis, comme si tout cela n'était qu'un rêve, un autre corps remplace le précédent et le macabre spectacle recommence. C'est aussi un lieu sacré et aucune femme n'est admise dans l'enceinte du ghat, tandis que les touristes sont fortement déconseillés de prendre la moindre photo. Discrètement et de loin, je prends quelques clichés puis je m'éloigne rapidement de ce lieu déprimant.
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Brrr…décidément, la quintessence de l'Inde après la pureté des montagnes himalayennes, il ne faut pas avoir peur des contrastes.

14.05.2007

Retour en Inde

Si Kathmandou m'avait déjà préparé à un retour pénible dans la pollution urbaine, Varanasi s'est chargée de parfaire le tableau. Je crois que je n'ai jamais vécu une arrivée aussi chaotique : le chauffeur de rickshaw, sous prétexte de parler quelques mots de français, propose de m'emmener dans un hôtel de son choix et, devant mon refus, prétexte un blocage de la circulation pour me laisser à 20 minutes du bord du Gange où je comptais loger. Et cette dernière partie du trajet, au milieu d'une cohue ahurissante de vélos, motos, piétons, vaches et chèvres, dans des ruelles où deux personnes se croisent à peine, poursuivi par une horde de rabatteurs de tous âges flairant avec rapacité celui qui pourrait être leur dernier client de la journée – il est plus de 19h - , leur dernière chance, la seule peut-être aujourd'hui, de toucher une commission dans l'un des hôtels véreux de cette ville crasseuse, tous ceux-là donc qui semblent se relayer pour me proposer qui une chambre, qui un tour en bateau, celui-là du haschich, cet autre un billet de train pour repartir (!), me laissant à peine respirer alors que je cherche mon chemin dans ce dédale de rues et de marchands jusqu'à ce que, n'y tenant plus, je saisisse par le col un jeune homme encore un peu plus insistant que les autres et menace, en haussant le ton, hurlant presque, de lui régler son compte s'il ne me laisse pas tranquille. Aussi lamentable que cela soit, cela a pour effet de calmer les ardeurs et j'arrive à mon hôtel, heureusement assez proche, dans une relative quiétude.

Cette arrivée turbulente a été un peu le clou d'une journée harassante qui m'a vu traverser la frontière en début de matinée. Lorsque je demande à l'officier népalais s'il y a un bus pour Varanasi de l'autre côté de la frontière, ce dernier me répond avec un sourire entendu :"cross the border and ask on the other side. We are not sure about India…". La bonne entente règne entre les deux pays…Mais il y a bien un bus de l'autre côté, qui démarre peu après que je sois monté dedans et après m'être débarrassé poliment de deux petits maquereaux qui voulaient me faire payer une taxe supplémentaire pour mon sac à dos. Incredible India, once again…
Le bus mettra près de 12 heures pour parcourir les 250 kilomètres entre la frontière indo-népalaise et Varanasi. Mais il y a de la place dans ce bus et, hormis sur une courte portion du trajet, je serai relativement à l'aise. Je retrouve vite cette sensation d'étouffement due à la densité de la population. Le contraste est à peine croyable entre le calme et la sérénité de Lumbini et, à quelques kilomètres, la cohue indescriptible qui s'agglutine sur les routes indiennes. Encore une fois, nous sommes à la campagne – campagne misérable d'ailleurs saturée de soleil où des paysans faméliques s'acharnent à cultiver cette mauvaise terre depuis des générations – et il y a du monde partout ; les routes ne sont qu'une file ininterrompue, un défilé du genre humain parfois motorisé, le plus souvent à pied ou en calèche, accompagné par tous les animaux de la Création. Conduire au milieu d'une telle masse relève de la gageure et j'imagine l'état du chauffeur à la fin de cette longue journée.

07.04.2007

Water, D. Mehta

medium_Water.jpgSortie sur les écrans en 2005, "Water" est le troisième volet de la trilogie des éléments de Deepa Mehta. "Fire" et "Earth" ont fait l'objet de précédentes notes (voir 11-02-07 et 18-02-07). Le DVD de "Water" que j'avais acheté à Bombay s'est révélé en mauvais état et j'ai du attendre Kathmandou pour en retrouver un, fonctionnel celui-là.

En 1930, une jeune fille de huit ans, Chuyia, a été marié à un homme plus vieux qu'elle mais habite toujours chez ses parents en attendant sa puberté. Entre-temps, son mari décède et Chuyia se retrouve veuve. Considérée comme impure selon les critères religieux hindouistes, elle est envoyée dans une maison des veuves. Autour d'elle, une histoire d'amour va se créer entre un jeune avocat idéaliste et une jeune veuve, utilisée par la mère supérieure comme prostituée afin de ramener des fonds dans la maison. L'histoire finira tragiquement. Seule Chuyia pourra s'enfuir, rejoignant le Mahatma Gandhi à bord d'un train qui l'emmènera loin du foyer des veuves.
Une fois de plus, Deepa Mehta s'attaque de front aux traditions archaïques de la société indienne. Dans "Fire", elle dénonçait l'intolérance des hommes et le modèle traditionnel de la famille indivise. Dans "Earth", elle dépeignait la montée des fanatismes hindous et musulmans à l'occasion du Partage entre l'Inde et le Pakistan en 1947. Dans "Water", c'est le statut des veuves qui est critiquée. Le film se passe en 1930 mais la situation n'a guère évolué depuis. Dans son livre "l'âge de Kali", William Dalrymple décrit un village de veuves du Gujarat où des veuves de toutes les provinces, rejetées à la fois par la famille du défunt et par leurs propres parents, viennent chercher refuge, vivant dans la misère et l'opprobre général.
A travers le statut des veuves, Deepa Metha attaque aussi le système des castes. Le père du jeune avocat explique tranquillement à son fils, qu'étant un brahmane, il a le droit de coucher avec toutes les femmes, celles-ci recevant ainsi sa bénédiction. Et l'apparition de Gandhi à la fin du film est un hommage à celui qui a remis en cause ce système, appelant les Intouchables les enfants de Dieu et prônant une stricte égalité entre tous les Indiens. Mais, comme j'ai pu l'observer à plusieurs reprises, les vieilles coutumes ont la vie dure en Inde…

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