11.05.2007

CHO OYU, du 8 avril au 9 mai 2007

10:30 le matin du 4 mai 2007…Je suis le premier de notre groupe à atteindre le sommet du Cho Oyu (8200m). medium_11_1.jpgQuelques minutes après, Aloïs et Albert me rejoignent. Sur la quinzaine de membres que comptait notre expédition il y a un mois, nous ne serons que trois à réussir. Avec notre guide, Michaël bien sûr ; ce dernier, depuis longtemps reparti, a pu profiter de la clarté du lever du jour pour admirer le paysage grandiose qui se déploie autour du Cho Oyu. Pour nous, il est déjà trop tard : un épais brouillard recouvre de son enveloppe les environs et nous n'y voyons pas à vingt mètres. Il ne fait pas trop froid pourtant, peut-être -30°C mais l'absence totale de vent rend l'atmosphère supportable.
Nous sacrifions à la photo souvenir, quoique, dans ces conditions, celle-ci puisse passer pour avoir été prise n'importe où. Puis, nous repartons, nous ne serons restés que moins de trente minutes au sommet de cette montagne qui nous a coûté tant d'efforts depuis presque un mois que nous avons quitté Kathmandou.

Ce matin-là, le 9 avril, nous avons tous sautés dans le bus mis à la disposition de l'équipe par Thamserku, l'agent népalais de Amical Alpin. Quelques heures plus tard, nous franchissons la frontière tibétaine et nous nous arrêtons à Zhangmu, indescriptible réalisation architecturale du conformisme chinois, ville-frontière sans charme, symbole à elle seule de l'occupation du Tibet et de la destruction de sa culture.

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De Zhangmu à Nyalam, ce sont quelques cinquante kilomètres d'une mauvaise route qui oblige à l'emploi de 4x4. Après deux nuits dans un taudis infect, acclimatation oblige – nous sommes à 3700m - nous reprenons la route en direction de Tingri. Au passage, nous faisons une rapide visite au monastère de Milarepa, construit à proximité d'une cave où le saint turbulent du bouddhisme tibétain aurait médité. Le soir, les grandes tablées autour des plats de cuisine chinoise sont l'occasion de mieux connaître les uns et les autres. Autour de Michaël, notre guide,
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il y a là :
medium_00_Fabrice.jpgFabrice : l'autre français du groupe et un ami rencontré au Pérou il y a trois ans sur les pentes du Pisco. C'est lui qui m'a conseillé de passer par Amical Alpin pour cette expédition. Plus expérimenté que moi, il a déjà participé à trois expéditions vers des sommets de 8000m, quoique sans succès jusqu'à présent.


medium_00_Yossef.JPGYossef est un professeur de philo autrichien qui a pris un congé sabbatique d'une année pour réaliser cette expédition.




medium_00_Lutz.jpgLutz : orthopédiste allemand, approchant de la soixantaine. Très discret.




medium_00_Geri.jpgGeri : autrichien, professeur de mathématiques. L'année dernière, il a été le premier diabétique à gravir l'Everest. C'est sûrement l'un des plus expérimenté du groupe.





medium_00_Eberard.JPGEberard : allemand, en plus d'être un client, c'est le médecin de notre expédition.






medium_00_Albert.jpgAlbert est un jeune fermier autrichien.











medium_00_Edgar.jpgEdgar est un horticulteur, professeur à temps plein qui s'est mis en disponibilité pendant quelques semaines pour participer à cette expédition.





medium_00_Alois.jpgAloïs est le doyen de l'équipe. Solide allemand de 60 ans, il est aussi chef d'entreprise, grand-père et a déjà gravi deux sommets de plus de 8000m, le Gashenbraum II et le Manaslu.




medium_00_Kurt.jpgKurt est un chauffeur de bus de Wiesbaden de 55 ans. C'est un peu le simplet de l'équipe. Il n'a pas inventé la poudre et compense par sa gentillesse et sa bonne humeur un défaut d'intellect qui transparaît dans le port de bacchantes d'un autre âge.


A ceux-là s'ajoutent Johannes, Egon medium_00_Johannes_EGon.JPGpuis Mario et son frère, quatre autrichiens qui utilisent les services d'Amical pour la logistique seulement et ne font pas partie de l'expédition guidée à proprement parler. Nos chemins devraient se séparer une fois arrivés au camp de base.

Justement, nous arrivons au camp de base "chinois", situé à 4900m le vendredi 13 avril. Nous y passons deux nuits, là aussi pour des raisons d'acclimatation.
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C'est aussi l'occasion de faire une ballade dans les environs, de vérifier une dernière fois le matériel et de passer les premières nuits en tente, prélude à ce qui sera notre quotidien pour les quatre prochaines semaines. Au moment de partir, le matin du 15 avril, Mario et son frère restent derrière. Difficulté d'adaptation, début d'œdème? Nous ne les reverrons que brièvement deux jours plus tard au camp de base, le temps pour Michaël, en accord avec le docteur Eberard et les deux intéressés de décider leur rapatriement immédiat. Pour eux, l'aventure du Cho Oyu aura duré tout juste une semaine.

Ce sont plus de 60 yaks qui transportent nos 2,5 tonnes d’équipement entre le camp de base chinois et le camp de base principal, dit aussi "avancé" mais que j'appellerai camp de base tout court les nombreuses fois où je m'y référerai dans la suite du récit.
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Nous mettons deux jours à y arriver, deux jours difficiles qui nous font passer de 4900m à 5700m et qui sollicitent rudement les organismes, pas encore adaptés à ces altitudes. En revanche, les paysages traversés sont superbes, essentiellement constitués de moraines et de séracs dominés par la masse imposante du Cho Oyu que nous voyons au loin pour la première fois.
Ainsi, le 16 avril, nous commençons à monter le camp de base : tente-mess, tente-cuisine, tente-toilettes et tente individuelle pour chacun des participants, le tout au milieu de rochers qu'il faut niveler, de murs de pierre qu'il faut ériger, c'est un travail de plusieurs jours avant que notre quartier général ne soit en ordre de marche. Il y a déjà là d'autres expéditions mais on est loin de se bousculer.
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Je compte une vingtaine de tentes au maximum, là où il y en aura plus de 150 lorsque nous plierons bagages quelques semaines plus tard.

Le 19 avril, après avoir passé deux jours de repos, nous effectuons un premier portage vers le camp 1, situé à 6500m. Il me faudra un peu plus de 4 heures pour parcourir ce trajet monotone d'abord puis qui se termine par un pierrier abrupt dans lequel il faut piétiner pendant deux bonnes heures avant de voir le camp 1 et ses quelques tentes.
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Pour ce premier portage, je n'ai pas voulu trop en faire ; aussi me suis-je limité à emmener un peu de nourriture d'altitude (sachets lyophilisés essentiellement), mes crampons et ma combinaison "grand froid". Il est 14h30 lorsque je regagne le camp de base en compagnie d'Aloïs et Johannes, peu après Albert. Les autres arriveront plus tard, certains à près de 18h car ils se sont dévoués pour ramener Geéri, à bout de souffle et qui n'est pas dans son assiette depuis le début de l'expédition. Il occupe une des tentes adjacentes à la mienne et je peux l'entendre tousser toute la nuit. Lutz, lui, avait rebroussé chemin devant le pierrier final.
Avant de repartir à l'assaut du camp 1, cette fois-ci pour y dormir, nous profitons d'un des deux jours de repos pour effectuer le puja traditionnel, cérémonie bouddhiste d'offrande et d'apaisement envers les dieux résidents des montagnes.
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Trois sherpas accompagnent notre expédition et ne partiraient pas sans la réalisation de ces prières. Les sherpas, nés et ayant vécu en altitude, sont une aide indispensable à ce genre d'expédition. En plus de porter les tentes entre les différents camps, ils aident à poser les cordes fixes lors des passages d'obstacles dangereux et peuvent être d'une aide précieuse en cas de défaillance de grimpeur en altitude. Les sherpas ont payé et continuent de payer un lourd tribut en termes de vies humaines lors des ascensions de sommets himalayens mais, riches la plupart, ils jouissent d'un immense prestige au sein de la société népalaise de leur vivant.

Le 22 avril, nous montons passer notre première nuit au camp 1. Mon sac est plus lourd que la première fois car je transporte mon gros duvet et mes chaussures d'altitude.
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Il me faut presque cinq heures pour atteindre le camp, alors qu'une sévère tempête de neige s'abat sur nos têtes. Aucune tente n'est montée et je m'attelle à la tâche avec Michaël et Albert. Il faut retirer les gants pour défaire les nœuds des cordes de fixation des tentes, puis remettre les gants rapidement avant que les doigts ne commencent à geler et recommencer la même tâche jusqu'à ce que la tente soit en place. Au bout d'une heure, quatre tentes sont installées et je peux rentrer me réchauffer dans la mienne. Fabrice arrivera au bout d'une heure et demie, plus mort que vif. Les derniers arriveront à 17h. J'ai un peu mal au crâne et, malgré l'absorption d'une aspirine, ne parvient pas vraiment à trouver le sommeil. Je comprendrai plus tard que je n'ai pas assez bu pendant cette après-midi, pris dans les occupations extérieures et que ma faiblesse vient de la déshydratation.
Le lendemain, je me réveille fatigué, pâteux. Je me revois la première nuit au refuge ultime de l'Ojos Del Salado, incapable de fermer l'œil, tournant et retournant sur moi-même pendant des heures avant de finalement me lever pour ce qui sera un ratage glacé et solitaire. Nous devions monter un peu plus haut que le camp 1 pour des raisons d'acclimatation mais je n'ai plus de forces. Ni les autres d'ailleurs et c'est plutôt une armée de zombies qui s'apprête à redescendre au camp de base. Pour moi, le retour sera un long calvaire, surtout la première partie, rendue glissante par la présence d'une couche de neige qui a subsisté de la tempête de neige de la veille. J'arrive au camp de base à midi passée et plonge dans ma tente pour une sieste réparatrice. Par e-mail (nous avons accès à Internet par satellite), je prends connaissance des résultats du premier tour des élections, du score encourageant de Ségolène et reprends espoir en même temps que le mal de crâne que je sentais sourdre depuis le matin disparaît complètement.
Geri, malade, épuisé, décide d'abandonner. Il repartira deux jours plus tard, seul, vers Kathmandou.

Nous restons deux jours de plus au camp de base. Initialement, Michaël n'avait prévu qu'une seule journée de repos mais les prévisions météo pour la journée du 25 avril ne sont pas bonnes. De fait, le matin, lorsque nous nous levons, nous voyons le sommet du Cho Oyu balayé par un vent violent qui soulève la neige fraîche. Aussi attendons-nous le lendemain pour repartir vers ce qui sera notre ultime approche avant l'attaque définitive : une nuit au camp 1, une nuit au camp 2 et retour au camp de base.
Ainsi, le 26 avril, en fin de matinée, je me retrouve une nouvelle fois au camp 1. Mais j'ai retenu les leçons de la dernière fois et je m'abreuve de neige fondue agrémentée de poudres sucrées toute l'après-midi. Le lendemain, nous montons à l'assaut du camp 2. Ce fût une journée interminable. Parti à près de 9h, beaucoup trop tard bien sûr mais j'ai eu des problèmes d'équipement jusqu'à la dernière minute, je suis arrivé là-haut (7100m) à 17h. Surtout, le chemin est difficile, pentu, avec plusieurs parties verticales, certes équipées de cordes fixes mais avec un sac de 15 kilos sur le dos et à près de 7000m, j'avais largement sous-estimé les efforts nécessaires.
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Je ne sais pas où j'ai puisé l'énergie pour finir la journée. Jusqu'au bout – les derniers mètres se font sur une paroi verglacée inclinée à plus de 50° - il a fallu se montrer à la fois prudent et décidé tant le risque de chute est important, tant la tentation a été grande de rebrousser chemin. La météo n'a pas été de la partie non plus et, à plusieurs reprises, j'ai senti mes mains commencer à geler sur les cordes fixes. Heureusement cela n'a pas duré mais je n'ose imaginer une telle étape sous la tempête. Fabrice et moi nous précipitons dans notre tente, préalablement montée par notre équipe de sherpas. Il commence à faire froid – déjà -15°C dans la tente, cela descendra jusqu'à -23°C à la fin de la nuit – et il faut passer des vêtements chauds. Au moins, je ne les aurai pas portés sur mon dos toute cette maudite journée pour rien.
Mais nous n'étions pas au bout de nos peines et il était dit que les dieux nous conduiraient aux limites de l'épuisement. Un vent terrible se met à souffler par rafales dès la tombée de la nuit, qui me rappelle les heures lugubres de l'ascension de l'Aconcagua en décembre dernier. J'essaye de dormir mais c'est peine perdue. Soudain, à 3h du matin, un claquement sec me tire de ma torpeur. Je crois qu'un des arceaux de la tente a lâché. Si c'est le cas, avec la puissance du vent, c'est une question de minutes avant que la toile extérieure ne se déchire. Et je me revois au camp 1 de l'Aconcagua, obligé au milieu de la nuit, entre les rafales hurlantes, de sortir en toute hâte de notre tente et de me précipiter dans celle de Jay et Mirjam, luttant le reste de la nuit pour préserver l'intégrité de celle-ci. Aujourd'hui, m'arcboutant comme un damné, je tente de contrer les effets des rafales terrifiantes qui n'en finissent pas de s'abattre. Epuisés déjà par la journée de marche, Fabrice et moi ne fermerons pas l'œil de la nuit. Au petit jour seulement, nous constaterons que la tente est intacte ; seul un des cordons de fixation a été cisaillé, ce qui a été l'origine du claquement sec que nous avions entendu.
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Le vent tombera comme par enchantement dès l'apparition du soleil et nous pourrons repartir en direction du camp de base, que j'atteindrai en début d'après-midi, après avoir descendu en rappel les passages les plus périlleux. Bilan des deux jours : pas brillant. Si je ne gère pas mieux mes efforts, si je ne m'organise pas plus rapidement le matin pour rassembler l'équipement et faire bouillir de la neige (les deux derniers matins ont été placés en mode "panique"), adieu sommet, inutile d'insister.

Je réfléchis à cela, à d'autres choses aussi pendant les deux jours que nous passons au camp de base. Le 30 avril à midi, Michaël nous annonce que les prévisions météo, sans être excellentes, sont correctes et surtout qu'aucun vent n'est prévu dans les prochains jours. Nous partirons donc le lendemain : camp 1, camp 2, camp 3 et ascension finale dans la nuit du 3 au 4 mai. Si l'on pouvait entendre le silence, l'on aurait été assourdi par la qualité de celui qui a accueilli cette annonce. Autour de la table, d'où fusaient d'habitude plaisanteries et bons mots, ce ne furent que visages tirés, concentration sombre, analyse intense – l'on aurait cru assister à une veillée mortuaire. Car pour nous tous, au-delà du camp 2, c'est l'inconnu. Personne ne sait comment il va se comporter, moi encore moins que les autres, avec les doutes de ces derniers jours qui continuent à m'envahir. Aloïs, Albert et Johannes sont ceux qui marchent le mieux. Aloïs surtout, le doyen de notre groupe, semble infatigable et franchit sans encombres tous les obstacles.
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Eux, ont de bonnes chances d'y arriver. Les autres, Fabrice, Kurt, Eberard Yossef et Edgar sont en général derrière moi. Quant à Egon et Lutz, ils ont abandonné et nous attendront au camp de base.
Le 1er mai au soir, nous passons la nuit au camp 1. Le 2 mai, nous refaisons le difficile parcours entre le camp 1 et le camp 2. Je mets 6h30, au lieu des 8h de la dernière fois et arrive au camp 2 à 14h30, trop tard pour une sieste mais suffisamment tôt pour avoir le temps de me relaxer avant de préparer le dîner. J'apprends avec consternation que Fabrice a renoncé. Me voilà tout seul, seul aussi avec mes pensées qu'il est pourtant à la fois agréable et nécessaire de partager, dans les solitudes glacées des camps d'altitude où l'esprit, entouré de néant, a tendance à dériver sans but. Je parviens néanmoins à grappiller quelques heures d'un mauvais sommeil et cette nuit sans souffle aura été plutôt réparatrice.
Le lendemain, nous montons vers le camp3 (7600m).
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Le chemin n'est pas technique mais monte en pente douce sur le flanc de la montagne. La difficulté vient de l'altitude et du poids du sac. Malgré tout, après 4h30 d'efforts, nous atteignons l'emplacement du camp 3 – désert à l'exception d'une tente. Il faut alors préparer quelques plateformes et monter les tentes. Je partage la mienne avec Johannes et Michaël. En milieu d'après-midi, l'occupante de la seule autre tente à l'exception des nôtres revient au bercail : il s'agit d'une jeune autrichienne, Clara, complètement épuisée par sa tentative sommitale. Après s'être endormie sans même fermer sa tente, elle se réveille avec un mal de crâne terrible, ce qui conduira Michaël à la faire redescendre sans tarder, escortée d'un de nos sherpas. Au contraire de mes deux compagnons, je m'alimente autrement qu'en liquide : pâtes et gâteau à la vanille ; sans vraiment d'appétit à cause de l'altitude mais par nécessité. La nuit sera courte – nous nous lèverons à minuit - et demain est une longue journée.

Il faut presque deux heures pour boucler tous les préparatifs. Je démarre à 1h45, quinze minutes avant tout le monde alors que Michaël est déjà devant depuis 10 minutes. Impossible de le suivre d'ailleurs mais ma position, à l'avant de notre expédition et à quelques minutes derrière un groupe de bulgares qui utilisent de l'oxygène va me permettre d'évoluer à mon rythme et de franchir les parties délicates sans attente ni délai. La première difficulté surgit une heure après le départ du camp : il s'agit d'une formation rocheuse connue sous le nom de "yellow band". Mais ce n'est qu'à la redescente que j'en apprécierai vraiment la difficulté. L'ascension reste drapée dans un flou euphorique et le passage de la "yellow band" s'est effectué pour moi sans incident particulier, presque sans que je le remarque malgré les différentes sections rocheuses verticales qui nécessitaient l'utilisation des bras et des jambes pour se hisser de l'autre côté. Il est 5h du matin lorsque j'en termine avec la "yellow band" et l'aube se lève. Le plus dur est fait, reste le plus long : la montée longue et pénible vers le plateau neigeux qui mène au sommet.
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Vers 8h30, je fais une pause. Michaël arrive du sommet qui m'annonce que j'en approche à mon tour : il reste 2h. 2h! Je crois que je n'ai jamais douté y arriver. Je suis toujours seul, devant mon groupe et derrière les bulgares que je ne réussirai pas à rattraper. Le ciel, clair jusque là cède peu à peu la place à une couverture nuageuse, pas froide mais opaque comme un jour de fog londonien.
Le plateau neigeux qui mène au sommet me paraît interminable. J'ai toujours ces bulgares, quelques dizaines de mètres devant moi et j'attends de les voir s'arrêter pour crier victoire. A un moment, je les vois faire une pause mais, fausse joie, ils se remettent en route, me faisant un signe laissant entendre qu'il y a encore du chemin à faire. Je m'arrête à présent tous les trois pas pour reprendre mon souffle. Soudain, comme d'un rêve surgit au loin – du moins d'aussi loin qu'on puisse voir dans ce brouillard, ce qui ne doit pas excéder 30 mètres – la vision d'un drapeau rouge et le groupe de bulgares qui s'en reviennent : "c'est là, 2 minutes", me disent-ils alors qu'ils entament la redescente. Epuisé, je laisse tomber mon sac à dos et finis à vide les derniers mètres.
Après qu'Aloïs et Albert soient arrivés à leur tour, nous resterons 30 minutes au sommet, tentant de récupérer. Albert repart le premier, trop rapide pour que je puisse le suivre. Je reste avec Aloïs pendant la redescente, mes pas deviennent de moins en moins assurés, je me sens de plus en plus faible. C'est une chose de grimper mais au moment de faire marche arrière, tout se passe comme si la fatigue accumulée ces dernières semaines s'abattait d'un seul coup, mon esprit est embrumé et la redescente sera pour moi comme une longue agonie. Vers 13h, nous croisons Kurt, au début du plateau neigeux. Nous lui conseillons de s'en retourner et, finalement, il cède à nos pressions conjointes. J'ai trop lu de romans de montagne pour ne pas savoir qu'arriver au sommet après 13h est la porte ouverte aux pires catastrophes. Kurt met ainsi fin à son rêve de vieux garçon qui le voyait fêter ses 55 ans au sommet du Cho Oyu. Plus bas, nous croisons Yossef et Eberard : eux ont déjà fait demi-tour et marchent en direction du camp 3. Eberard tient à peine debout. Il atteindra le camp 3 à 18h passées, presque trois heures après Aloïs et moi. En y arrivant, je m'effondrerai devant la tente des sherpas qui, l'air amusé et condescendant, m'offriront une tasse de thé au lait avant que je ne me réfugie dans ma tente pour la nuit. C'est alors, dans la chaleur relative de ce refuge, que j'ai pris tout le sens de l'expression "revenir de loin". A la fois content, fier de ce que j'ai accompli, je suis terrorisé rétrospectivement par cette impression de perdre conscience sur le chemin de la redescente, par ce sentiment d'irréalité, comme une vague douce et enveloppante qui semblait recouvrir chacun de mes pas. J'ai compris alors que l'on pouvait y rester, cesser de lutter, s'endormir et mourir, bercé par la cocon des montagnes qui offre une douce fin à ses victimes consentantes.

Le lendemain, je suis de retour au camp de base. Seul notre médecin, Eberard est resté derrière, victime d'un début d'œdème cérébral. Il a été ramené par les sherpas et d'autres membres du groupe et n'atteindra le camp de base que le lendemain, épuisé et déprimé par son échec lors l'attaque du sommet. Nous resterons une journée de plus au camp de base et lèverons le camp le matin du 8 mai, comme une dernière victoire sur cette orgueilleuse montagne dont l'ascension a laissé des traces chez chacun d'entre nous : début de gelures pour Aloïs, toux chaotique et intempestive qui ne me quittera que quelques jours plus tard, seul Michaël semble ne pas avoir souffert de son séjour en haute altitude.

07.04.2007

Expédition au Cho Oyu (8200m)

Je n'étais pas revenu à Kathmandou depuis trois ans. A l'époque, j'avais passé six semaines au Népal, effectuant l'ascension du Mera Peak et le circuit de randonnée autour des Annapurna. C'était aussi une période de ma vie assez difficile et j'avais puisé dans la combinaison des difficultés physiques et l'immensité des paysages de montagne, le courage de mettre fin à une relation boiteuse.
medium_cho-map-nepal.gifAujourd'hui, je reviens avec un état d'esprit différent. Ce n'est plus une fuite, comme il y a trois ans. Je vais participer à une autre expédition en montagne, la plus difficile que j'ai jamais entreprise puisque si tout va bien, elle devrait me mener au sommet du Cho Oyu, une montagne située à l'ouest de l'Everest et culminant à 8200m.

L'équipe, dix personnes en majorité des allemands, suisses et autrichiens mais aussi mon ami Fabrice, arrive dans deux jours. C'est le temps qu'il me faut pour terminer les préparatifs et acheter le matériel qui me manque : une bouteille thermos, des morceaux de cordes, un baudrier, quelques mousquetons et une vingtaine d'autres objets, tous disponibles facilement dans les nombreux magasins de montagne de Kathmandou.

Nous quitterons Kathmandou le lundi 9 avril, destination la frontière tibétaine. Le processus d'acclimatation est long et laborieux mais nécessaire. Il implique plusieurs allers-retours entre le camp de base et les différents camps intermédiaires d'altitude.

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Si tout se passe bien et que les conditions météo le permettent, nous devrions attaquer le sommet aux environs de la première semaine de mai. Le retour à Kathmandou est prévu mi-mai. D'ici là, une fois de plus, ce blog restera vierge.

A bientôt.

27.12.2006

Mercedario - J7 - De Pirca de Indios à San Juan

Départ peu après 7h. Il fait assez chaud mais on voit défiler des nuages de neige au-dessus du Mercedario. Il semble que nous nous soyons bien glissés dans un trou de souris météo pour faire cette ascension. Aujourd'hui, ce doit souffler fort là-haut.
En redescendant, nous retraversons ces pénibles pénitents juste au-dessus de Cuesta Blanca. C'est moins long qu'à l'aller car nous traçons tout droit mais les genoux en prennent un coup.
Plus loin, quelques troupeaux de guanacos, ces étranges animaux hybrides entre le mouton et le lama. Nous les voyons d'assez loi et encore disparaissent-ils rapidement hors de vue. Ces animaux sont assez sauvages et il est difficile de simplement les apercevoir. La montagne étant déserte, ils sont encore imprudents. Plus tard dans la saison, nous ne les aurions même pas vus.
Peu après, nous atteignons le refuge du premier jour. Nous apprenons que les deux italiens qui étaient sur l'autre versant, sont repartis ce matin sans avoir pu atteindre le sommet. Annibal, qui arrive vers 15h nous le confirme: de tout le mois de décembre, il n'y a eu qu'une seule journée favorable: hier et seulement hier. Les grimpeurs de l'Aconcagua en ont aussi profité. Je me demande ce qu'il est advenu de Jean-Marc et Gérard, les deux français qui partaient vers le Camp 3 lorsque nous redescendions. Ont-il pu profiter de cette unique fenêtre?

Le retour vers San Juan est long. Il est presque 21h lorsque je dépose mes affaires à l'hôtel. Retour à la civilisation après une semaine dans la nature. Je retrouve avec plaisir les rues piétonnes animées et les terrasses bondées des cafés de San Juan.

26.12.2006

Mercedario - J6 - Summit Day

Le vent a soufflé en continu toute la nuit. Pas fort mais suffisamment pour nous dissuader de commencer l'ascension de nuit.
Nous attendons dans la tente l'arrivée du soleil qui, peu avant 7h, améliore sensiblement les conditions. Le vent tombe, comme par miracle.

Il fait -5°C lorsque nous nous mettons en route. La première heure et demie est assez raide, nous faisant passer de 5700m à 6200m. La vue sur les environs est plus belle à chaque foulée.
Puis vient une longue traverse qui nous fait rejoindre le premier sommet du massif du Mercedario. Naturellement, le véritable sommet est le dernier d'une longue série de petits sommets. Ce n'est pas très long mais à plus de 6700m, chaque pas compte.
4h30 après être partis du Camp 3, nous atteignons le sommet. Le GPS indique 6725m.

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Gabriel est surpris par la rapidité de notre ascension. Il comptait plutôt 6-7h. Sans doute est-ce aussi grâce à une excellente acclimatation. Voilà près d'un mois que j'évolue à plus de 4000m, cela compte. Gabriel, quant à lui, revenait tout juste d'une expédition au Mont Pissis (près de 6800m).
Du sommet, on peut voir au loin (200kilomètres) le massif de l'Aconcagua (regrets, regrets…). Aussi, tout proches, La Mesa et La Ramada. La vue, dégagée, claire, est magnifique. Belle récompense pour nos efforts et douce revanche après les déboires de l'Aconcagua.
Nous ne restons pas longtemps au sommet. Le vent se lève et apporte avec lui des nuages de neige.

La descente s'effectue au pas de course, comme toujours lorsque le sentier le permet. Nous sommes de retour au Camp 3 à 13h30. Le temps de se rassasier et nous plions la tente. Pour gagner du temps sur la journée du lendemain qui doit nous ramener au refuge de Laguna Blanca et pour éviter de repasser une nuit agitée par les vents, nous redescendons au Camp 2.

25.12.2006

Mercedario - J5 - De Pirca de Indios à La Olhada

Le vent est un peu tombé mais ce n'est pas encore l'idéal. Nous plions la tente et nous mettons en route vers 9h. Objectif: le Camp 3 – La Olhada – 5700m.
Le chemin monte en zig-zag jusqu'à Pirca de Indios Superior puis nous devons franchir un col avant d'arriver au Camp 3. Cette dernière partie est très exposée et nous affrontons un violent vent de face. Rien de comparable à l'Aconcagua, cependant. On avance quand même, avec plus de difficultés mais on avance.
Au Camp 3, nous dégageons un endroit de sa neige résiduelle et plantons la tente.

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Ca ne s'annonce pas trop mal pour la journée du lendemain. Ce que nous confirme Annibal par téléphone: demain sera la seule et unique fenêtre, les conditions vont se dégrader dans les prochains jours.
Un jour acceptable dans tout le mois de décembre: je suis bien décidé à ne pas laisser passer cette occasion.

Du camp 3 au sommet, il faut compter 7h. Puis nous voulons redescendre au Camp 2 pour passer la nuit.

24.12.2006

Mercedario - J4 - Pirca de Indios

Les prévisions de la veille semblent se réaliser. Nous nous réveillons à l'aube tandis que d'inquiétants nuages noirs enveloppent le Mercedario.
La journée d'aujourd'hui doit nous mener au Camp 3, assez exposé. Gabriel et moi décidons d'attendre jusqu'en milieu de journée pour décider si nous repoussons notre départ au lendemain.
Nous rappelons Annibal. Ce dernier nous conseille de différer notre départ au lendemain. Nous subissons la fin d'une petite tempête qui a eu lieu plus au sud et les conditions devraient s'améliorer dans les prochains jours.
Rien d'autre à faire qu'à patienter. Cela fait partie des aléas de ce genre d'expédition. Au début, j'enrageai, pestant contre cette perte de temps et tournant dans la tente comme un lion en cage. Aujourd'hui, je prends ces inévitables attentes avec beaucoup de philosophie. Et puis Gabriel est d'une agréable compagnie. Jeune, il connaît pourtant déjà bien les montagnes de la région (c'est sa troisième expédition au Mercedario). Il me parle de ses expériences, de sa petite amie, guide elle aussi, de ses projets d'avenir…

Joyeux Noël à tous! Nous débouchons une (demie) bouteille de champagne rosé pour marquer le coup.

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23.12.2006

Mercedario - J3 - De Cuesta Blanca à Pirca de Indios

Nous levons le camp peu avant 9h. Le vent est tombé depuis une heure et les conditions météo sont idéales.
Très vite, nous devons traverser un champ de pénitents. Il faut se battre pour faire un passage dans ces formations dures de glace et de neige qui recouvrent le sentier. Impossible d'aller tout droit, la pente est trop raide. Nous procédons en zig-zag et ce pendant près d'une heure et demie. Le sac me paraît toujours aussi lourd.
Au sortir des pénitents, nous entamons une partie plus facile, un sentier en pierres assez consolidées. Mais le vent souffle fort sur cette portion exposée et rend notre progression difficile.
Près de cinq heures après avoir quitté le camp 1, nous atteignons Pirca de Indios (5100m). Le site est protégé du vent mais quelques rafales çà et là parviennent à secouer notre tente.

L'après-midi, nous appelons Annibal par téléphone cellulaire (!). Les prévisions météo pour le lendemain ne sont pas bonnes: vent, froid, nuages… Hum, un sale goût de déjà vu…

22.12.2006

Mercedario - J2 - de Laguna Blanca à Cuesta Blanca

Le sac est très lourd, sans doute près de 25 kilos. Nous prenons le matériel et toute la nourriture pour pouvoir passer jusqu'à 8 jours là-haut, prévoyant un maximum de trois jours d'attente météo.

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Il y a trois camps intermédiaires avant d'attaquer le sommet:
- Cuesta Blanca (4300m)
- Pirca de Indios (5100m)
- La Olhada (5700m)
Nous partons du refuge de Laguna Blanca situé à 3300m.

Nous suivons un ancien de chemin de camion aujourd'hui abandonné. La région fait en effet l'objet depuis plusieurs années de prospections minières ininterrompues. Pour l'instant, les entreprises n'en sont qu'au stade de l'évaluation des réserves de cuivre. Le développement industriel n'a pas encore été décidé.

Au début, tout va bien. Et puis, au fur et à mesure que nous cheminons sur un sentier que, parfois, on devine à peine, ce fichu sac commence à me peser. Chaque pas réclame un effort et j'ai l'impression de marcher avec des poids attachés aux pieds. Pour parfaire une situation déjà pénible, le vent se met de la partie. Pas froid mais assez fort, et de face évidemment.
Tout cela pour dire que lorsque nous arrivons au camp 1 vers 15h, je suis fourbu. Pas de tout repos vraiment cette première journée de marche qui nous aura vu avaler un dénivelé de plus de 1000m.

Nous sommes seuls dans la montagne. Il y aurait deux grimpeurs italiens sur l'autre versant. Le Mercedario n'a pas encore été gravi cette saison.

21.12.2006

Mercedario - J1 - De Mendoza au refuge de Laguna Blanca

Annibal vient me chercher à l'hôtel à 8h30. Annibal est un guide argentin avec qui j'avais gravi les sommets de La Mesa et La Ramada l'année dernière. Il est sans doute le meilleur spécialiste de ces régions autour de San Juan, moins populaires mais aussi intéressantes que le massif de l'Aconcagua. Cette année, il ne fait que m'accompagner au camp de base du Mercedario, trop occupé à gérer son agence pour guider (www.mercedario.com.ar).
Du coup il me présente celui qui sera mon guide: Gabriel, un jeune guide de 22 ans sorti de l'Ecole Des Guides il y a deux ans. Bavard, expansif, très sympa, le courant passe tout de suite entre nous.

La route est longue jusqu'à Laguna Blanca. Route de montagne, sinueuse, qui traverse des paysages arides. Nous arrivons à 15h30. Il y a là un refuge abandonné dans lequel nous allons dormir.

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Soirée agréable, tranquille, sans le moindre souffle de vent.

20.12.2006

Journée de transition à Mendoza

A Mendoza, journée de repos. Je fais laver quelques affaires, en rachète d'autres, profite des terrasses de la ville et remets à jour le blog.
A midi, nous disons adieu à Ulises, non sans promettre, comme à chaque fois, de garder le contact. Je n'y crois pas trop mais on ne sait jamais.
Le soir, je dîne avec Miriam et Jay. Eux cherchent à finir leurs vacances à la plage, peut-être du côté de Mar Del Plata près de Buenos Aires. Je les quitte à regrets, non sans leur avoir souhaité bonne chance pour l'avenir et en espérant les croiser lors d'une ascension future.

La suite, c'est une autre montagne, le Mercedario (6800m). Je pars demain matin et reviendrai aux environs du 29 décembre.

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